En vérité, ce fut un beau chien: un danois gris, à la gueule carrée, aux pattes admirables, faites pour la course, sveltes, nerveuses, de l’acier tendu de soie grise. Mais quand c’eût été le plus bâtard des roquets, il n’en vaudrait ni mieux ni moins... Qu’en pense la vermine? Elle n’en pense rien.

Maintenant, le soleil était mort; et la femme était retombée sur son banc. Son visage n’était plus rouge. Une pâleur presque verte, répandue sur ses traits, lui donnait la couleur d’une morte. Pourtant, elle tenait pressé contre elle l’enfant malsain qui ne l’avait pas quittée; et, l’ayant pris, elle le couchait sur cette poitrine d’où il était sorti, et où il pouvait déjà sentir une misère fraternelle, qui mûrissait dans le ventre, contre son oreille, prête à naître, prête à crier.

Quoi donc, des millions et des millions de misérables ne vivent ainsi que pour mourir? Ils mangent, ils boivent, ils dorment, ils goûtent l’amour; mais ce n’est qu’un masque, et seulement afin qu’ils meurent. Quoi donc? des besoins qui ne finissent pas, et un plaisir de rien, un spasme court; quelques muscles, quelques organes aux longues habitudes, que rien ne trompe, à qui la privation est continument douloureuse, et dont les joies sont brèves?... Et là-dessus, la mort?...

Oui, chantait le sourire de la mer. Oui, c’est la loi. Il ne faut pas changer un grain de sable à la vision. La bête de proie sublime, la vie, n’a que faire de ces plaintes. Elle se vante de ne pas penser et de ne rien plaindre. Que la mer délicieuse soit la sirène qui module, ou la gueule ouverte du monstre, qu’elle dévore ou qu’elle rêve,—que pas un atome ne soit changé à la vision.

X
LA DANSE

A Kermorgan en Plo... Juillet.

Elles dansaient dans la lumière violette du couchant, où couraient encore les vapeurs d’une journée d’orage. Non loin de l’entrée du manoir, sur le pré dansaient les jeunes filles. Elles étaient dix; et l’une d’elles, assise au pied d’une croix, chantait la ronde, d’une voix argentine.

Le soleil descendait; et l’ombre s’allongeait sur l’aire lointaine, comme une eau noire que frange un ruban de soie grise. La prairie rendait son âme de parfums, respirant la fraîcheur du soir après la chaude journée; et les feuilles préludaient par un murmure au concert prochain des étoiles. Vers le fond du vallon, les orges mûrissaient; et l’on entendait en sourdine la fraîche mélodie du ruisseau.

Elles dansaient, les jeunes filles, toutes vêtues de noir, en coiffes blanches, pareilles à des sœurs qui se chérissent. Leurs pieds retombaient doucement sur l’herbe molle, et ne faisaient pas de bruit. C’était une danse sans folie, un lent balancement, où l’on voyait les rubans de la coiffe flotter autour des visages, comme sur les rochers les algues marines, et les coins de la collerette blanche se soulever comme des plumes sur les seins.

Elles se tenaient par trois; et tantôt elles faisaient une ceinture à la prairie; tantôt elles y erraient en courbes sinueuses, comme l’eau d’une fontaine qui s’épanche, dessine des méandres et cherche son chemin. Quand elles faisaient face aux derniers rayons du soleil, la bouche de l’une brillait, semblable à l’églantine rouge que mouille la rosée; une lumière triste et tendre, telle une lampe derrière les carreaux d’une maison solitaire, vacillait dans les yeux de l’autre; et ces filles modestes ouvraient à leur insu des lèvres, qu’un soupir d’ardeur avait seul décloses.