Tout d’un coup, et s’effaçant derrière ses compagnes, le plus belle des danseuses quitta la prairie. Et toutes se mirent doucement à rire, en disant: «Tinaïk, Tinaïk... On sait bien où tu vas...» Un jeune homme, d’une grande et noble taille, s’avançait vers Corentine qui s’avançait vers lui. Ils échangèrent tout bas quelques paroles, tandis que la danse était suspendue. Et sans doute ils ne voulurent point s’y mêler. Mais, au contraire, ils s’en furent à pas lents, le long du pré sombre, à la lisière du bois. Une odeur de miel et d’absinthe montait de la prairie. Des oiseaux, confusément perchés sur les branches, volaient en silence d’arbre en arbre, pareils à des pensées perdues qui vagabondent. Et les deux amants s’éloignèrent, en se tenant par le petit doigt: quand elle joignit le sien à celui que lui tendait son ami, elle sourit, semblable à la lumière du soir sur la mer; elle ne voyait point devant elle, et heurta du front une branche basse: les gouttes de la pluie récente s’éparpillèrent sur son front en joyau virginal.
Et quand tous les deux disparurent, les jeunes filles reprirent la danse, chantant avec celle qui n’avait pas quitté le pied de la croix:
Autrefois, quand j’étais une jeune fille, j’avais un cœur si ardent...
Adieu, mes compagnes, adieu pour jamais...
Hélas! j’ai donné mon cœur pour rien,
Hélas! je l’ai mis où il n’y a plus ni joies, ni plaisirs...
Adieu, mes compagnes, adieu pour jamais...
XI
TUGDUAL
Entre Rosporden et Carhaix. En automne.
D’un pas incertain et lourd qui s’enfonçait dans la boue noirâtre, Tugdual, venant de la petite ville, descendait la route rapide, déjà ravinée par la pluie. Il avait les bras collés au corps, et ne faisait pas un geste; il marchait pesamment, la tête baissée sur l’épaule, et au bout de ses bottes éculées, comme des taches jaunes étaient collées des feuilles mortes. Soudain, il se jeta dans le fossé vaseux, et se coucha tout le long contre la haie. Il levait la tête, et, coiffée d’un vieux béret, il l’appuyait aux bruyères humides. Son visage respirait un ennui impassible. C’était un homme très grand, aux larges épaules, qui semblait très fort et usé par la passion. Son vaste corps était osseux et maigre sous les haillons. Il avait la figure basanée, comme du cuir fauve; des yeux au regard trop fixe, d’un bleu sombre et luisant de métal, au creux des paupières gonflées, dont l’éclat morne rappelait la nacre blême, une double et longue ride partageait son grand front par le milieu, depuis le nez jusqu’aux cheveux noirs; et ses mains étendues, quoique gâtées par le travail, montraient une belle forme. Il paraissait souffrir beaucoup; ou plutôt, il avait l’air d’un homme qui a souffert, et qui souffrira bientôt encore, dans un moment de répit. Ses traits durs et tirés vers la mâchoire disaient qu’il avait bu.
Il rêvait là, étendu comme un cadavre sur la terre boueuse; et déjà c’était le soir. Quand, ayant enfin tourné les yeux, il vit venir du haut de la route un prêtre, qui sortait de son presbytère adossé à l’église, la dernière maison du bourg. Il se redressa d’un bond; il se roidit; et les traits crispés, sans penser même à secouer ses habits souillés de fange, il reprit son chemin d’une allure sèche et saccadée, comme si ses membres eussent été de fer ou de bois. Mais, de loin, le prêtre l’appela par son nom, et n’eut pas à le répéter: Tugdual s’arrêta. Il restait immobile, regardant devant soi, sans tourner la tête. Le vieux prêtre fut bientôt près de lui, un homme de haute mine, aux yeux noirs, vifs et sévères; tout son visage glabre et son vaste front avait la couleur du vieil ivoire; il était nu tête, n’ayant pas eu le temps, dans sa hâte, de prendre un chapeau. Il mit la main sur le bras de Tugdual, et lui dit:
—Vous avez encore bu?... Avant-hier, pourtant, vous m’aviez donné votre parole...
—Eh bien, je n’ai pas de parole, répondit Tugdual d’une voix rauque, sur un ton bas.
—Vous avez une parole, Tugdual; mais vous ne la tenez pas. Je vous ai vu passer... Je vous ai vu sortir de l’auberge. Où allez-vous?