Deux femmes se disputèrent aigrement; et une jeune fille pâle, derrière elles, semblait attendre qu’elles eussent fini, déjà résignée à passer la nuit dans cette attente. Un homme roide, contracté, adossé au mur, comme une poutre, d’une main infatigable étalait sa barbe d’un seul côté: des poils lui restaient aux doigts; il les regardait en souriant, d’une mine hébétée. Près de lui, sans qu’il y prît garde, un femme assez âgée, grasse et très blanche, larmoyante, tomba contre la muraille: elle récitait, sans se lasser, les premiers mots de l’Ave. D’anciens matelots se donnaient le bras, hurlant, les yeux effrayants, la tache sanguinolente de l’ivresse sous les paupières; et d’autres pêcheurs se taisaient, plus terribles encore, à cause de leurs faces fermées, aux grands traits roides: tels des rocs, pleins d’ombres, crevassés de noirs reflets; quelques-uns parfois tressaillent brusquement; un d’eux bave en serrant les dents, et la salive jaune coule, lichen sur ce menton rasé; un autre psalmodiait une histoire: à la fin, on le fit rouler sur la grève, d’un coup de poing.

Un ou deux Anglais, ivres aussi, matelots d’un navire à l’ancre, furent pris à partie; et les couteaux luirent. Mais, le gendarme inquiet parut; et le groupe se dispersa. Un prêtre passa, portant une face rouge sur une soutane maculée. Un grand paysan roux courait sur le chemin, criant des défis: à toute force, il voulait se battre; et son œil mauvais de bête qui ne se connaît plus, avait la couleur vitreuse et striée d’une groseille à maquereau, jaillie ronde de l’orbite. Quelques gars couraient lourdement derrière les maisons, poursuivant des filles, dont on entendait le rire étrange, haletant, où l’appel du désir se mêle au cri de la crainte, et où déjà l’on surprend le râle de la fureur sensuelle. Beaucoup de femmes erraient, incertaines, cherchant leurs hommes du regard; à l’abri des salles basses, par les portes ouvertes, on voyait une foule noyée dans le fumée des lampes lugubres qu’un brouillard étouffait, couchant les flammes, et d’où s’élevait un brouhaha grave. L’énorme crâne chauve d’un paysan avait roulé, du milieu de sa poitrine, contre la table: l’homme ronflait, les jambes écartées en compas, d’un pied de la chaise à l’autre: parfois, il se secouait; il crachait comme s’étranglant; et la tête retombait: près de lui, un enfant se tenait, peureux, silencieux et pensif.

Au loin, grondait un tumulte confus. Les femmes avaient l’œil brillant, comme verni sous une laque de flamme. Assise sur une pierre, une belle fille blonde, l’air à la fois honteux, cynique et égaré, se tenait le buste renversé, la gorge droite, souriant avec une sorte de délice navré... Rouge elle-même, à demi ivre sans doute, une femme courte, aux gros doigts gonflés, fouillait son homme endormi, et lui prenait le reste de son argent. Une autre, abandonnée, regardait avec haine son mari qui riait, gai d’insolence, et plein d’une obstination terrible dans le plaisir de son vice: «Hé, hé quoi?...» répétait-il. Sous une tente en toile verte, une bande d’amis et de parents hurlait: on eût dit des fous; les uns violets, les autres blêmes, ils poussaient ensemble leurs cris, et brusquement ils se taisaient ensemble. Un vieux, au nez long et pointu, frappa un coup solide sur la table, qui fit sauter les verres; et tous se turent encore, étrangement.

Par troupes de quatre et de cinq, des matelots passaient, d’une allure débraillée et brutale. Les plus à craindre n’étaient pas les jeunes gens; mais les hommes de quarante ans à cinquante. On en voyait, les yeux en sang, à fleur de tête, la lèvre rase, le menton comme encadré de cuir noir par une bande de barbe courte; ou bien, les sourcils en broussailles, les favoris incultes, ils avançaient un mufle luisant et rouge. Un frappait du plat de la main dans le dos d’un large singe roux, aux prunelles fauves, et dont les yeux semblaient un cercle d’ébène lamé d’or. Un autre, aux grasses oreilles poilues, percées d’un anneau de cuivre, crachait longuement devant lui, comme s’il avait voulu tracer sa route. Un autre encore mit sous le nez de son voisin un gros poing velu de roux, semé de lentilles jaunes; et le voisin découvrant ses dents, fendait sa bouche sur un rythme lent, à la manière des vaches, quand elles mâchent, et rejetant automatiquement la tête sur son épaule...

Le vent de mer soufflait au-dessus des roches, et sa large haleine agitait les cheveux et les rubans sur ces têtes violentes. Mais l’arôme salé de l’Océan lui-même ne chassait pas une odeur terrible et lourde, partout répandue: quelque chose de profond, quelque chose de triste comme le remords à l’ancre dans le crime, pesait sur ces hommes. Il flottait un air de meurtre, une lueur farouche; et, comme une vapeur, était suspendu le délire...

XIV
LA BELLE DU MAIL

Au Pont-l’Abbé. Un jeudi de septembre.

L’après-midi d’été resplendissait dans l’espace. Une claire ardeur était suspendue entre le ciel bleu et la terre lumineuse; tout était blond sous le soleil; à l’ombre, tout était bleu. Dans les petites rues de Pont-l’Abbé, trop étroites pour que la lumière touchât le sol, il faisait presque frais, comme sous une voûte de pierre, et sur les places, la chaleur tombait joyeuse, impitoyable aux yeux, telle que l’est aux oreilles une fanfare.

La grande place du Marallac’h, plantée d’arbres en son milieu, sommeillait entre les maisons arides. Mais sur les vieilles pierres aussi, le soleil d’été jette un charme, un réseau d’or. Et le ciel bleu, comme un sourire, dort sur les tilleuls. La place est presque vide; le mail déjà presque désert. Les chalands ont quitté le marché sous les arbres, et les étalages des fripiers, où luisent encore au milieu du drap noir et des habits, le velours jaune, les broderies rousses et la soie. Il ne reste plus que quelques femmes qui, le porte-monnaie à la main, hésitent entre le désir de l’emplette et la dépense. Les fripiers ploient leur marchandise, en recherchant les plis anciens. Un ou deux paysans attardés causent avec des marchands, comme eux vêtus à la paysanne. Dans un coin, une fillette essaie un tablier bordé de bleu; et rieuse, elle cambre le corps en arrière, pour voir l’effet de l’étoffe sur sa robe... Un grand matelot, maigre et roux, qui semble une statue de cuivre, planté dans un rayon de soleil, cause lentement avec deux Bigoudens[D], au coin de la rue Pen-ar-Happ; un vent léger, un souffle délicieux agite un moment les rubans de velours sur les chapeaux de feutre noir, au grain frisé de peluche; et l’un des hommes, se découvrant, éponge du mouchoir son crâne chauve, rouge et ruisselant de sueur en gouttelettes égales, comme celles de la rosée, le matin, sur les pavots... Ils parlent sans se hâter, comme pour mieux se sentir perdre le temps. Le matelot, entre ses doigts disjoints, tient un gros, un vieux porte-monnaie, dont le cuir vert est fendillé d’écailles, gonflé de pièces et de sous... Là-bas, entre les deux places au soleil, la rue étroite semble un canal bleu entre deux disques d’or...

Et voici qu’au bout de l’allée, non loin de la Communauté des Religieuses Augustines, arrêtée et parlant à un marin, je vois une jeune fille merveilleuse. Je la contemple, frappé d’admiration. Elle pouvait avoir vingt-deux ans. Elle était grande et svelte même sous le costume de Pont-l’Abbé, qui alourdit toute taille; et même sous la coiffe bigoudène, la forme de son visage restait d’un pur ovale. Elle laissait voir de ses cheveux, dont les boucles longues étaient de la couleur du filin roux, quand il brille au soleil. Elle avait de longues mains blanches et des lèvres en arc, de ce pourpre délicat et brûlant qui est propre aux œillets.