Qu’elle était belle dans sa souple jeunesse... Mais l’air de ce visage en était la merveille: on ne sait quoi de chaste et de voluptueux ensemble, de grave, de paisible et de séducteur, comme si une âme enfantine et courtisane s’épanouissait à la même heure dans la fleur de ce corps. Qu’elle était belle, et plus que tout, de sembler si inconsciente. En vérité, une beauté seigneuriale: la grâce de celle qui est sûre de toujours séduire, et qui n’a jamais trouvé un homme qu’elle ne l’ait soumis et charmé. Elle me rappelait la fauve et tranquille Vénitienne, que Titien montre dans sa chambre et que Carpaccio promène dans les fêtes. Elle souriait à peine, indifférente. Le noble être, plein de vie, de rythme et d’harmonie, sans une réflexion, sans une ombre... Je ne me lassai pas de l’admirer, capable de tout avec la même tranquillité douce et le même sourire, capable même de passion, et pourtant de ne jamais servir qu’au désir.

XV
UNE HUTTE

Chemin de Ker-Loc’h... 20 octobre.

On remarquait cette hutte pour son air sombre, quoi qu’il y en ait bien d’autres plus misérables. Elle était collée au sentier qui va vers la dune, comme une verrue sur une joue; elle semblait tomber d’un côté, suivant la pente. Une seule fenêtre, si c’en est une qu’une lucarne moins grande qu’un carreau de vitre, et bouchée tant bien que mal, derrière trois barreaux de fer, avec des chiffons et des pierres. La maison ne s’étendait pas sur plus de quatre ou cinq pas de long; on était frappé d’y toujours entendre un bruit de voix, d’en voir sortir nombre de gens, et, tant qu’avait duré l’été, de trouver réunie sur le seuil une compagnie nombreuse. Là dedans vivaient en effet deux familles, dont l’une a dû être dépossédée, depuis, par la mort: le père infirme, et la fille épuisée par la phtisie.

Cet homme avait eu un peu de bien; mais un accident l’avait rendu à demi paralytique. Dès lors, il s’était couché, comme ils font si souvent, d’un air qui accepte la mort, qui semble l’attendre, et qui se résigne à vivre ou à mourir, peu importe, dans une entière soumission à la fatalité. Il avait vécu, il avait bu, pour consoler son oisiveté; il avait eu des dettes, et ne pouvait pas les payer. Il restait sur le grabat, indifférent aux jours, et peut-être sans regrets.

Cependant, sa fille avait grandi. On l’avait mise en condition. Dans la grande ville où ils l’avaient menée, ses maîtres avaient veillé sur elle. On lui avait appris le ménage et la propreté. Quand elle revint, pour l’été, avec ses dames sur le bord de la mer, elle jouait à la dame elle-même: elle connut les jouissances de la vanité, et le plaisir d’humilier les petites filles, ses compagnes. Elle portait un chapeau; et le dimanche, se rendant à la messe, elle mettait des gants.

Puis, trois ou quatre ans plus tard, comme elle en avait dix-huit ou dix-neuf, tout d’un coup elle quitta sa protectrice. Jamais elle n’en put donner la raison; elle paraissait l’ignorer elle-même. Aux questions elle répondait: «Pourquoi? Je ne sais pas... C’est comme cela...» Elle partit donc, laissa la ville, répliquant à tout: «Je m’ennuie...» et quoi qu’on lui pût dire, elle revint au pays. Elle trouva son père impotent, et plus misérable qu’il n’avait jamais été. Un des créanciers, réduit lui-même à l’extrémité, s’était installé avec toute sa famille dans la maison de l’infirme forcé d’y consentir, et n’ayant pas un autre moyen de s’acquitter. Une chambre longue de cinq pas, dont un homme, monté sur une chaise, touchait le plafond, hébergea dix ou douze personnes.

Quand la jeune fille fut de retour, elle dépouilla tout ce qu’elle avait appris, et une à une toutes ses bonnes habitudes, comme on quitte un vêtement de voyage;—et, comme on reprend son habit de tous les jours, elle rentra dans ses mœurs de villageoise dénuée de tout. Plus de soins; plus de bains; plus d’eau même, sinon à de rares intervalles; au lieu de porter des gants, quand ses bas furent troués, elle n’en mit plus. Loin de se parfumer, elle oublia l’usage de l’eau claire. Elle parut languir: elle était rentrée au pays, se disant malade: en peu de temps, il fut avéré qu’elle avait la poitrine atteinte. Elle toussait; elle rendait du sang; elle restait comme morte en de longues défaillances. Elle semblait s’en soucier à peine, non plus que de la hideuse misère où elle était tombée aux côtés de son père infirme. Quelqu’un, qui la secourait, ne voyait jamais chez elle la moindre expression de plaisir: elle y paraissait insensible. A quoi rêvait-elle, placide, et le visage encore assez plein?—Mais, sans doute, elle ne rêvait à rien: elle demeurait sur son lit, et n’en descendait plus. Tout lui était indifférent; et peut-être elle-même. Les Bretons ont souvent ce tour oriental d’esprit: ils font à la fortune, bonne ou mauvaise, le même visage qu’un arbre dans la terre fait au temps.

On avait tendu une espèce de loque entre le coin de la salle où le père et la fille vivaient couchés, et celui où se tenait l’autre famille, père, mère et sept enfants, huit peut-être. Ce soir, après une journée pluvieuse et tiède, j’ai vu par la porte ouverte pouiller le taudis. Ils n’ont pas tous un lit: plusieurs couchent sur des couettes en balle d’avoine; point de draps, ni de couvertures. Il vient de cette chambre une odeur infecte de sueur, de linges souillés, d’enfants crasseux et de lait aigri. Dans un coin, de la paille, des pommes de terre en tas, et une grande poêle mince à faire les crêpes... Chaque fois, là dedans, que quelqu’un quitte sa place et se meut dans l’air chaud de la pièce,—un souffle d’étable en sort, chargé d’un relent de saumure et de transpiration. Posés de travers sur le plancher de terre battue, sont-ce des meubles, ces rares morceaux de bois noir, vernis de crasse? Est-ce un morceau de lard qui pend sous l’âtre, ou un haillon?

Sur sa couche, la jeune fille, à demi assise, tousse sèchement. Elle n’a pas la force de parler aux trois petits enfants qui l’entourent, et qui sont assis dans son lit avec elle: car les enfants de ses voisins, de ses hôtes forcés, passent le temps dans le lit de cette phtisique qui crache, presque mourante, et qui les caresse...