Tous ensemble, ils vont visiter le phare. Ils sont sept gars, et huit filles blondes, tous en costumes noirs et bleus, parés de velours, et la coiffe blanche ou le chapeau à rubans sur la tête. La bande robuste des paysans marche comme une troupe. Ils tiennent tout le chemin: tantôt, les filles se réunissent et s’avancent sur un seul rang, les garçons ferment la marche; tantôt, au contraire, les couples se forment; et comme il y a une fille de trop, c’est à qui elle ira. On dirait des enfants à la promenade: ces frais paysans du haut pays entre Spézet et Châteauneuf ouvrent de grands yeux sur la mer: le sentiment de l’un est celui des autres; ils n’ont qu’un mot à dire pour se comprendre. Parfois, ils se taisent tous à la fois: et leur ferme visage prend un air de gravité triste; parfois, ils éclatent de rire tous ensemble; et leurs traits sont lumineux; ils ouvrent largement la bouche, et leurs dents brillent. Que ce peuple de Cornouailles, sur le bord de la mer ou dans les campagnes, partout ailleurs que dans les villes enfin, est d’humeur passionnée... Ils sont brusques, et pleins de caprice: ils passent en un instant de la tristesse à la gaieté. Et sur leur figure, au calme monotone de l’oraison succède tout à coup la folie de l’ivresse.
Les filles, elles, ne regardent rien, ni la mer, ni les rochers à pic, ni les belles rives. Elles sentent les regards de leurs amis sur elles; et rien ne les occupe plus. Quand elles se parlent à l’oreille, c’est d’eux seuls qu’elles jasent; quand elles tournent la tête, elles les épient, avec confusion ou avec malice. Pour ces bonnes amoureuses, le chemin n’est point ici plutôt que là: il leur en souviendra toujours comme du chemin des amoureux. Deux ou trois sont si contentes qu’elles pensent à chanter: mais elles n’osent pas, n’étant pas chez elles; leurs lèvres restent ouvertes sur l’air qu’elles fredonnent; et dans leur bouche, qui semble blonde à la lumière d’or, on voit se mouvoir de haut en bas leur langue, comme une palette.
La route brûle au soleil; la lande brille comme un pré vert nimbé de flammes. Les paysans s’engouffrent sous la porte basse et noire du phare. On les entend rire dans l’escalier. «Il fait frais ici», dit l’un. Une femme pousse un cri, et se plaint de n’y rien voir. Les voix s’éloignent; et le bruit sourd des pas sur les marches se perd enfin. Puis, les voici qui, parvenus au sommet, poussent des clameurs joyeuses. Ils s’entassent sur la terrasse étroite, et font un cercle noir derrière le balcon. Ils découvrent le vaste horizon. La splendeur déserte de la mer s’offre à leurs yeux: ils s’en détournent, et regardent vers le Nord. Ils cherchent à reconnaître le coin de terre où ils sont nés, et où ils seront, à leur tour, des morts.
Une fois sortis, ils se mêlent les uns aux autres, et se prennent à la taille. Mais leurs bras rudes n’ont point de prise grossière sur les épaisses ceintures. A la fin, l’une, la plus jolie, dont les cheveux sont légers comme un rayon, se met à courir; et tous la suivent, chacun emportant sa chacune, ainsi qu’à la danse...—«En voilà une bande!» murmure en riant celui qui reste. C’est un matelot, carré, jeune, d’une force mesurée qu’on sent celle d’un athlète: il est rasé, d’une peau fine comme une femme, le teint rouge à cause de la chaleur et du repas qu’il a fait. Tel qu’il est là, roide sur le chemin, le visage enflammé aux traits tirés et longs, il semble un terme de brique, où s’épanouit la fleur de deux yeux bleus en faïence de Delft. Puis, quand il voit que ses amis sont déjà loin, il se donne un coup de poing sur la tête, et, au galop, part à leur poursuite.
XIX
PETITS BRETONS
En Benodet.
Le petit Lawik veut qu’on lui ôte ses souliers, pour mettre de petits sabots noirs, qu’il tient à la main... Sa mère, occupée, ne s’en soucie pas...
—Laisse ces sabots, dit-elle; ce sont ceux de ton frère; tu vois bien qu’ils sont trop grands pour toi...
Mais lui s’entête: c’est justement ce qui le tente, de faire danser ses pieds dans les sabots du frère aîné, qui a sept ans. Il suit sa mère à la cuisine; il tourne, en trottant, autour d’elle; sous l’âtre, il cherche à la saisir par la jupe. Comme elle ne s’y prête pas, il se met en colère; un gros pli se forme entre ses sourcils froncés, et le sang lui monte au front. Il piétine: et il crie, en tendant une jambe:
—Mets-moi-les, mamm... Je serai gentil, mamm... Je serai mignon à toi... Si tu les mets pas, j’irai le dire à M. le Recteur...