Naïk ne peut se tenir de rire. Et, sans le vouloir, comme si elle répondait à ma pensée, son fils entre les bras, elle le regarde avec amour, et dit:
—Mon petit Breton, mon petit Breton...
Deux marmots, laids et ridicules, une petite fille de huit ans, au nez pointu, et son frère qu’elle bourre: il n’a pas quarante mois. Ils sont vêtus à la mode des villes par des parents aussi laids qu’eux, demi-bourgeois. La petite et le petit ont un béret de marin; sur le ruban de l’un, on lit l’Océan et sur l’autre, le Neptune. Voilà ce que les petits Bretons gagnent à ne plus porter les charmants bonnets du pays; et quand ils voient passer un de ces admirables petits gars, tout ronds dans leur robe d’infante, les cheveux d’un si bel or sous la calotte rouge, le Neptune et l’Océan s’en moquent. Ils l’ont vu faire à leurs parents, plus rustres cent fois que les bonnes gens qu’ils prétendent tourner en dérision.
Les petits paysans sont hommes plus tôt que les enfants des villes, par les besognes qu’on leur confie et qu’ils sont forcés de faire. Mais elles prolongent l’enfance en eux, loin d’y mettre un terme avant le temps; et c’est ainsi que de grands paysans, forts et musclés comme des athlètes, ont une âme enfantine et des regards d’enfants. Les jours de fête, ce sont des écoliers lâchés.
Tous les enfants s’ennuient. Ils ne savent que faire. Ils sont nuls. Ils jouent, faute de mieux. De là, outre la contrainte, que les petits paysans font les hommes si tôt à la campagne, mènent le bétail, vont et viennent aux travaux. Ce sont, d’abord, autant de jeux. La servitude ne commence qu’à la longueur et au temps régulier de la tâche. Et ces enfants s’ennuient alors, comme tous les enfants.
Ils se vengent en jouant avec les bêtes, comme les petites filles avec les poupons qu’on leur met aux bras.
Un jeu de petits Bretons.
Ils prennent de vieux bâtons; ils y pendent des haillons, d’antiques loques; ils se jettent sur le dos un torchon ou une serviette; puis, l’un derrière l’autre, par rang de taille, et le plus orné au milieu de la bande, ils font la procession.
Ils élèvent haut leurs bannières. S’ils ont un chapeau, ils l’ôtent; et ils tournent à pas solennels, en chantant à tue-tête tout ce qu’ils savent de l’office et de mots latins. Ils vont, d’un grand sérieux, et sans jamais rire du jeu, tant qu’il dure. On entend interminablement: Alleluia... ah!—Ora pro nobis—Et spiritu sancto—pax—pax vobiscum. Le plus petit, en queue, qui n’a pas trois ans et parle à peine, récite: «Ave, maris tella, tella...»
Ils jouent à la messe, avec une dignité imperturbable et une sorte d’onction.