Le plus beau, c’est le vieux Crozon, qui croit à toute sorte de signes et de mauvais présages. Il a toujours peur d’une profanation, d’un blasphème, d’un hasard coupable, et que le Ciel ne châtie l’imprudent. Excès de respect que lui souffle la crainte extrême qu’il sent de la mort. Il ne peut souffrir ce jeu de la messe. Il prétend que les enfants, tournant autour de la maison, «font un enterrement». Et sitôt qu’il les entend chanter en latin, il sort en colère de la salle où il fume sa pipe; et, fort irrité, met les petits en fuite, les menaçant de son bâton.
Dans son berceau, sous les rideaux en ogive, le petit Lawik dort. Il est rose, couché sur le dos, un peu penché sur l’épaule droite. Si immobile, que ce charmant sommeil émeut vaguement; le souffle imperceptible, la bouche déclose, la petite lèvre en l’air. Il a le bras gauche nu, mollement posé le long du corps. Il tient sa joue de la main droite; et le bras nu jusqu’au coude est gracieux comme la branche qui porte un fruit. Un bout de ruban rouge descend de ses cheveux blonds jusqu’à ses lèvres; et des boucles presque blanches collent à ses tempes où brille une rosée de sueur.
La vieille femme, à la peau tannée et ridée, comme une outre, vêtue de noir, regarde dormir l’enfant, et dit ses prières. La chienne rentre par la porte entr’ouverte, fait le tour de la chambre, et, voyant tout dans l’ombre, disposé pour la nuit silencieuse,—silencieusement aussi tourne en rond quatre fois sur ses pattes, soupire en ramenant sa langue juteuse d’un bord à l’autre de la bouche, et se couche devant le foyer.
XX
ANNONCIATION DU SOIR
A B., le 30 septembre.
Sur la mer, le ciel est une pensée bleue tombée sur des feuilles de saule. Caresse tiède aux yeux, tout est velours de ce qu’ils voient, tout est soie.
Je regarde passer trois longs nuages d’or, fuseaux que laisse échapper de ses mains la journée défaillante: ils courent légers au-dessus des chênes.
La mer terrible est ivre de ses charmes. Mais en vain: si séduisante et si cruelle, dans son repos elle pousse soudain un soupir qui déchire, et qui appelle. Elle est amoureuse, et toujours triste.
L’inquiétude et le rêve se cherchent des lèvres, au bord de l’eau. La roche retient l’algue mouillée. Sur le sable de velours fauve, les cailloux polis luisent comme des pierreries. Le soleil couchant allume des rubis et des topazes sur la plage.
L’inquiétude délicieuse griffe le cœur. Le troupeau cherche la vachère; et le taureau, immobile sur ses sabots noirs, tend le cou. Les cornes noires de la vache semblent l’ombre d’une fourche dans l’air lumineux. On appelle sur l’autre rive. Un chien qui aboie. Un enfant qui rit.