Puis le silence, tandis que la lumière semble l’écho d’un concert inaccessible. Et la mer murmure.
Le rêve mortel ondule sur la mer. Qu’est-ce que tout cela? La pensée d’un mort, qui médite la vie?... Ou la vie qui s’adore elle-même, dans la langueur? Ou...
On m’appelle, de l’autre rive.
XXI
BRUMAIRE
Un petit port de pêche. En novembre.
La mauvaise saison est venue, qui ne s’en ira plus de cinq ou six mois, hargneuse hôtesse. La Toussaint a mis fin au bel automne. Les jours heureux sont tombés comme les feuilles; et Brumaire arrive pour ensevelir ses morts.
Quelquefois, le matin, le ciel paraît pur: et un clair soleil se lève. Mais on ne gagne qu’une heure; et jamais on n’est sûr de celle qui la suit. La mer elle-même avertit que les gros temps sont établis pour de longues semaines: par une calme matinée, elle se montre encore irritée et douteuse; elle fait prévoir la tempête même au joli temps. Elle se forme dès la veille; et son air mystérieux est celui de la menace. Il n’y a plus de douceur ni d’enchantement dans l’énigme de son sourire.
Novembre enveloppe le petit port d’un suaire. Il fait mauvais, pour les gens de la ville, quand il pleut; pour les marins, ce n’est pas la pluie qui fait le mauvais temps,—c’est le vent et la brume. Les canots restent à l’ancre: qu’iraient-ils faire en mer? Avec une seule misaine, ils ne vont pas assez dans le vent; chaque lame passe par-dessus bord, et vous couvre d’eau. On ne pêche plus guère. Et la misère s’abat lourdement sur ceux qui ayant fait quelque gain dans la bonne saison, ont déjà tout bu.
Je vois ces hommes entrer en hiver, comme dans une caverne d’ennui. S’ils n’ont le travail de la pêche, cet affût continuel dans le danger de la mer, que leur reste-t-il? Tous ces petits ports bretons sont plongés dans un ennui polaire, qui dure six mois. Encore les femmes ont-elles la peine de la maison, et les souffrances aiguës de la misère: les enfants qui crient, et ceux qui sont malades; le problème éternel de la nourriture, posé chaque jour, et qu’il faut résoudre, coûte que coûte; les querelles entre elles, et les humiliations réciproques: la douleur de vivre occupe. Mais les hommes connaissent le sentiment raffiné de l’ennui. Ils ont l’ennui épais, qui convient à leur nature rude, mais ils l’ont: l’homme des villes n’éprouve pas cette passion triste, il ne sent que son écrasement; et, quand il relève la tête sous la meule, il ne connaît que l’envie. L’ennui de ces Bretons est à celui des raffinés, comme leur eau-de-vie à la morphine et aux autres narcotiques.
Ils se traînent sur la cale, s’il ne pleut pas, le bonnet descendu jusqu’aux yeux, enfoncés dans leur tricot et leur double veste de drap et de toile; les pieds dans les lourds sabots, que fourrent les chaussons. Les uns en loques, les autres rapiécés de tous les bouts; et d’autres, les moins âgés quelquefois, à l’abri de bons vêtements. Si un rayon de soleil perce le ciel gris, ils lézardent le long du mur humide où se pose la pâle clarté d’or. Ils ne parlent guère; ils n’ont plus rien à se dire. Les enfants jouent et se poursuivent à la sortie de l’école, pareils en tout aux poules sur un tas de sable...