Puis, le soleil se cache; et la brume accourt, épaisse, étouffante, qui bouche l’horizon. Les hommes bâillent; et, la pipe entre les dents, ils aspirent l’âcre brouillard avec la fumée chaude du tabac. Leur esprit est confus et lourd comme la haie brumeuse, où tout se brouille. Ils ont froid. Les épaules remontées, et les mains dans les poches, ils n’osent pas remuer, pour ne pas laisser l’air aigre leur mouiller les os. S’ils rentrent chez eux, iront-ils se mettre au lit et dormir pendant quinze heures? Ils n’ont point envie de leurs femmes... Ils demeurent mornes, et sans paroles. Ils passent alors par un des états les plus nobles du monde: ils rêvent et ne pensent pas. Mais tout est trop obscur dans ces âmes confuses: l’esprit ne distingue point les images qui le hantent, et le cœur ne s’en émeut pas. Et la même humeur, qui fait des poètes, fait des ivrognes avec ces hommes-ci: car, frissonnant d’ennui, et ne sachant que faire, ils vont secouer tous leurs brouillards à la lumière de l’auberge.

XXII
LE JOUR DES ANGES

Près de Plouh..., en Pont-l’Abbé.

I

Le bruit doux de la fontaine chantait Amen au jour tranquille. Le murmure disait: «Je suis là, je suis là...» et: «Venez...»

Plusieurs paysans parurent sur le chemin. Chacun de son côté, ils venaient avec leurs femmes; et leurs enfants les précédaient. Ils descendaient isolément le raidillon, près du bois humide. Quoique ce ne fût pas dimanche, ils avaient leur air et leurs habits de fêtes. Ils marchaient avec une sorte de gravité; et par la main les femmes tenaient de petits enfants parés comme pour une procession.

Ils ne parlaient pas beaucoup. Se rencontrant, ils se saluaient à peine d’un mot bref. Ils étaient sérieux, et pareils à ceux qui vont à l’église, dans l’intention d’y prier. Les enfants, quelquefois, partaient pour rire; mais ils s’arrêtaient aussitôt, et leur petite moue d’attention semblait reprendre un rôle. Ils avaient des yeux gais et des mines graves. La petite Yvonnik, ayant vu sa mère rajuster les plis de son tablier, en frappant du bout des doigts l’étoffe sur la hanche, tapotait le sien, tantôt d’un bord, tantôt de l’autre, en se dandinant.

Les femmes étaient larges, dans l’étroit chemin, sous les branches. La plupart étaient jeunes; et il y en avait deux en robe de bure bleue, qui avaient la semblance de gros bluets ouverts, d’une espèce rustique.

Ils allaient en silence, descendant la pente du vallon. La fontaine bruissait sous leurs pas, comme les chuchotements de la compassion. L’humble vallée était vaste par l’air de solitude qu’on lui sentait, et par une grâce farouche. Elle était retirée entre des clairières, comme une bague au creux de la main à demi fermée d’une femme. Il faisait plus doux qu’on ne peut dire, de cette douceur moelleuse qui alanguit l’espace avant les orages. Un peu de brume fluide fumait à l’horizon. L’air était lilas.

Le coucou appelait faiblement dans le bois, de sa flûte en sourdine. Un nuage passa... Et l’eau fut grise.