L’enfant était en jupon de laine: ses pieds nus semblaient de pierre, salie de boue par endroits; les orteils étaient droits, sans mouvement. L’homme prit l’enfant sur ses genoux. Il le contempla douloureusement. Il était gauche en ses gestes; et l’excès de douceur, qu’il y voulait mettre, le rendait malhabile. Puis, comme ayant longtemps résisté au désir, il appuya la joue de l’enfant contre ses lèvres, et le baisa ardemment.
—Petit Yvon, murmurait-il, mon petit Yvon...
Mais le petit Yvon ne répondait rien, et paraissait ne pas entendre. Le père soutenait la tête levée, qui fût retombée sans cette aide. Qu’elle était pâle et livide contre le visage hâlé du paysan... Et de quel étrange et lourd sommeil cet enfant était possédé... Il avait les yeux fermés et retirés au dedans des orbites par un rêve absorbant. Sa petite bouche violette était entr’ouverte: un double pli, plus lourd encore que le reste de ce visage accablé, creusait les coins de cette bouche un peu gonflée; une ride plus profonde que celle des vieillards les plus chargés d’âge s’était gravée au burin dans cet enfant de trois ans.
Sur le coffre, la mère assise, jeune et presque belle en sa simplicité pesante, faisait face à l’homme, fort et haut sur le banc.
—Il est encore chaud, dit-il à son tour. Prenez-le, Marie.
Elle avait bien pleuré. Maintenant, elle était tranquille et presque souriante, comme au milieu de la pluie, quand un rayon impuissant de lumière brille. Avant de reprendre le petit Yvon, elle fit le signe de la croix, sur elle et sur lui. Elle lui mit les bas et le bonnet multicolore, où dominait le rouge; elle le chaussa; elle ajusta la robe riante et le gai vêtement sur le petit garçon, immobile comme un jouet. Elle était résignée. On eût dit qu’elle n’avait pas pleuré à sanglots, naguère. Elle faisait l’habilleuse avec soin et sans hâte. Un des bras de l’enfant était posé sur son épaule, et l’autre allait et venait selon que la mère le maniait. Il fléchissait sur ses jambes, qui gardaient leur pli avec roideur.
Mais, quand elle eut fini, et qu’elle l’eut couché entre ses bras, ayant senti la peau déjà plus froide, et voyant la tête renversée comme dans un cri, elle s’écria tout en pleurs:
—Mon Dieu, mon Dieu... C’est donc vrai qu’ils vont venir... pour toi, ô mon Yvon très cher... mon petit enfant... pour toi aussi... ô mon Dieu...
Et, ne pensant plus à le baiser, elle sanglotait amèrement; et ses larmes tombaient sur le visage, rigide entre les bords du bonnet, le visage du petit mort...