Dans la maison, les parents étaient assemblés, les vieux plus près de l’âtre profond et noir, avec ses bancs de chaque côté du manteau; les moindres, plus voisins de la porte. Et les femmes du pays entrèrent, menant leurs enfants, les belles poupées blondes, en robes vertes, rouges, jaunes, coiffées de pourpre ou de bleu.

Par la porte ouverte, on voyait le sentier. Les douces haies s’inclinaient aux pieds du vallon. Le murmure de la fontaine versait sa plainte égale. Un vent faible et chanteur bruissait entre les branches. Et le ciel bas et doux, le ciel violet, semblait le regard triste que penche sur l’étroite fenêtre un passant, qui s’est arrêté, et qui s’afflige, regardant du dehors une douleur rencontrée.

Le petit Yvon était couché dans son cercueil, comme une statuette parée dans sa boîte. L’eau bénite, près de lui, allait continuellement de la tasse, où les doigts la prenaient, sur le pâle visage. Et les mains parlaient le langage alterné des signes de croix. Les mères conduisaient leurs enfants au cercueil. «C’est le petit Yvon, disaient-elles, embrasse-le... Il va en paradis...» Ils se dressaient sur la pointe des pieds, les bras écartés et trop courts dans la robe longue: et les mères haussaient les plus petits jusqu’aux lèvres du mort. On voyait leurs chaussures dans le cercle de la jupe, comme les pieds en bois des jouets, quand on les soulève. Des petits tendaient leur bouche ronde et s’amusaient à ce jeu du baiser, naïvement; et presque tous regardaient de côté l’assistance, les yeux loin du visage que leurs lèvres touchaient. Plusieurs faisaient un signe de croix, très long, très large. Ils recommençaient, et se regardaient faire. Et parfois ils se trompaient, ne se rappelant plus quelle épaule il faut toucher la première: ils attendaient que leur mère se signât, pour l’imiter.

Ils étaient tous très graves et très recueillis. La petite Jeannette, qui avait six ou sept ans, s’approcha, tenant obstinément la tête baissée. Elle se rappelait bien le pauvre petit Yvon. Il y a quelques jours encore, ils jouaient ensemble, tous les deux. Il était si joli... Elle l’aimait; elle le préférait à tous les autres enfants... Puis, c’était le filleul de sa mère. Jeannette est tout éperdue. Voilà qu’Yvon est mort... Un mort, c’est un grand chagrin pour tout le monde... Un malheur obscur et vague... On ne parle pas dans la maison des morts... On pleure. Un grand malheur... elle ne sait pas lequel. Être mort, c’est ne plus être là... Mais Yvon est là encore; et pourtant, il est mort. Elle craint de le voir défiguré: il est tout noir, peut-être? ou sans tête?... Ou qui sait si on ne l’a pas changé? S’il ne remue pas, sans rien dire, comme ces bêtes qu’on voit quand on bêche: puisque les morts vont sous terre.

Elle est rouge d’émotion, de regret et de peur. Lorsque enfin, au bord du cercueil, elle lève les yeux, elle aperçoit son petit Yvon, comme elle l’a connu, mais pareil aux statues de la chapelle,—si blême, si raidi... Elle le touche des lèvres: il est froid comme la pierre. Alors son cœur lui saute dans la poitrine, et lui monte à la gorge, poussé par l’affliction et la crainte. Elle pâlit; elle se met à pleurer longuement, prête à défaillir.

—Il ne faut pas pleurer, Janik... Il est en paradis, lui répète-t-on.

Elle est bien contente qu’Yvon soit en paradis: mais elle pleure. Tout bas, deux petits garçons, ayant beaucoup réfléchi, se disent quelques mots:

—Yvon est mort... C’est comme ceux qui sont toujours malades, si on était couché... Les enfants vont au ciel...

Une femme en deuil laissa sa petite fille au milieu de la pièce, et courut à la mère. Elle l’embrassait étroitement, et se prit à pleurer de compassion, remuée dans son cœur par un cruel souvenir. Mais la mère semblait maintenant insensible: comme son mari, elle faisait les honneurs de sa maison, et présidait à la cérémonie.

Un poupon, que sa nourrice pencha sur le cadavre, poussait des cris perçants; et son frère, un petit noiraud aux jambes en arc, éprouvant la même peur, pleura.