Un sombre pays, plus beau que sous le soleil et la lumière,—beau sous le ciel sombre. Le vent perfide ne souffle encore que de côté: et, jusqu’ici, faiblement. Mais déjà les vagues roulent avec fracas. Le murmure est éternel,—et presque toujours la violence. C’est un canton de deuil, un littoral sans pitié, le plus riche en naufrages. Et même à terre, la côte est pleine de dangers. Les lames sourdes, parfois, se forment et balayent tout ce qu’elles touchent, sournoises comme la mort, rapides comme l’infortune. Une vague, plus haute qu’une maison, a mangé d’un seul coup cinq personnes, assises par un beau jour au haut d’un rocher pareil à une colline. Comme la gueule d’un monstre caché au fond de l’eau, elle en est sortie et a happé sa proie, plus prompte que la pensée; puis elle s’est refermée sur ces fétus, cinq vies détruites...

Une légère brume monte de l’horizon. La pluie a cessé. La mer cruelle a l’éclat sombre et gris d’un regard de triomphante haine. Les rocs se font de plus en plus noirs, et se penchent sur leur ombre, comme des monstres en méditation.

Un aigre souffle humide passe sur la terre. On frissonne. Il est temps de revenir sur ses pas, car le gouffre de la nuit va bientôt s’ouvrir sur le gouffre de l’étendue. Et tout déjà se fait abîme.

XXIV
ARCADIE

De Benodet à Beg Meil. En août.

Matin.

Un chemin désert, en pente sinueuse, tout trempé d’ombre violette. Le soleil matinal n’éclaire encore la cime des arbres que d’un côté, de loin, comme un tireur mal assuré qui s’exerce. Au bas de la route, un cheval alezan, que tient par la bride une bonne femme en coiffe. Le joli animal est immobile, la tête baissée contre le mur, la queue épaisse et longue, d’un poil plus foncé que le robe; il attend sur trois pattes, et ploie la jambe gauche de derrière en accent circonflexe: le sabot noir ne semble pas toucher le sol; et le beau membre replié, dont la branche haute s’élargit à la cuisse, se détache dans l’ombre comme un fragment de statue inimitable: dans le repos bat le rythme merveilleux de la vie. La bonne femme tient la bride à bout de bras, prudente et gauche. Elle est noire près du beau cheval blond. Une porte s’ouvre: toute la route s’illumine d’or vert: la muraille a fait place à un voile de feuilles rondes qui tremblent au soleil; elles sont rondes comme des doublons, et d’un vert si jeune qu’elles paraissent transparentes; on les dirait faites de rayons, et les disques de lumière qui dansent avec elles, d’or végétal. C’est le soleil entre les arbres, qui fait largesse de pièces d’or et de feuilles. Puis, comme la brise courbe une branche, derrière ce voile aux blondes mailles, se montre couchée, riante, à demi rêveuse encore, la mer bleue comme les yeux.

Midi.

Le soleil brûle. La vieille Mar-Jann, plus noire que sa jupe, parle à sa vache couchée sur le flanc. «Qu’avez-vous? lui dit-elle... Je vois bien que depuis lundi vous n’allez guère... Vous ne mangez plus, donc?... Vous ne voulez plus manger?... Et qu’est-ce que je ferais, alors?... Je vous mènerai le médecin, peut-être?... Vous le voulez, dites?... Mais s’il ne veut pas, lui?... Ah! mon Dieu, mon Dieu... Et il faudra que je paie pour vous? Et combien donc?... Mais comment ferai-je, dites?... Je ne suis qu’une pauvre femme, une pauvre femme, donc. Vous êtes malade, je le vois bien... Quel malheur... Il vaudrait mieux que ce fût moi... J’en étais sûre, j’aurais dû faire à ma tête, et envoyer votre queue à saint Herbot... Pourtant, je ne vous ai pas fait travailler, ni les bœufs, ni les chevaux au temps du pardon, et les jours durant toutes les bêtes se sont reposées... Attendez-moi là, et ne remuez pas, donc... je vais prier pour vous... Il faut que je vous recommande au bon saint Herbot... On dit qu’il a pitié des pauvres paysans... C’est sûr, alors, qu’il les écoute. Le petit pain de saint Tugean m’a bien guérie du mal de dents, et mon homme encore...»

Nuit.