Le lune, au bas de sa course, descend rapide derrière les arbres. On dirait une tête brillante et pâle, qu’on tire au bout d’un fil invisible. Voilée d’une fumée légère, elle descend d’un glissement égal, impassible et ne s’arrête pas. Elle semble vouloir être vue à travers les branches, et ne pas voir. Elle ne tourne pas la tête pour regarder qui la regarde. Elle descend entre les feuilles, triste et belle. Dans sa pâleur brillante, elle rayonne de passion et de rêverie; la légère fumée qui la voile, chaude, rappelle la buée des larmes. Que les arbres noirs, découpés en ombre chinoise devant elle, paraissent grands dans leur repos que pas un frisson ne trouble! Le bord des branches s’argente seul d’un reflet lunaire. Le ciel bleu règne, profond et sombre. Un crapaud flûte dans un coin. Comme un lac, s’étend le large calme.

La mer dort. Toujours plus bas, sous les arbres maintenant, voici descendre la lune...

XXV
CALVAIRE

Au Drennec. 29 octobre.

Bordée de fossés bruns et de haies rouillées, la route se fait plus étroite et s’ouvre, comme l’entrée d’un parc seigneurial, en longue allée couverte d’ombre. De très minces et très hauts pins, grands arbres au fût nu qui ne portent de branches qu’à leur sommet, se suivent des deux côtés, en perspective de noires colonnades. Leurs cimes sont si noblement arrondies au-dessus des colonnes qu’elles semblent posées sur le ciel triste et gris, tendu comme un voile bas entre les deux longues lignes. Tout est mouillé; la terre épaisse est battue en boue aux reflets louches d’eau dormante; et le long des troncs noirs coule parfois une lourde goutte, pareille à une vieille larme trop longtemps retenue. Sur un bord de l’allée, un carrefour d’où partent des sentiers vers les landes, et le chemin désert. Par delà d’autres arbres, on découvre un toit pointu et les pans aigus de quelques chaumes, dont le poil d’or bruni brille obscurément sous la bruine: ainsi une note de cor se prolonge chaudement, tandis que frémissent les violons en sourdine.

Et un calvaire se tient, les bras ouverts, étrange et immobile, à la croix des chemins, la face tournée vers les grands arbres.

Quatre marches de granit, hautes et larges, portent le socle, pareil à une borne funéraire. Comme les degrés et la croix, le socle est tout vêtu de mousse, un duvet court, plus vert que la feuille de mai, tissu printanier que les ans, la vétusté et les pluies lentes ont strié de raies noires, crêpe végétal de la pierre. Qui dira la tristesse inébranlable de ce calvaire, dans la campagne? C’est une lourde croix, aux bras pesants, à la taille trapue, d’un granit sombre aux angles verdis: elle regarde la route et les pins d’un air éternel, plus triste et plus gris que le ciel bas et la pluie grise. Le silence règne à l’entour; et l’on dirait que rien jamais ne le trouble.

Une femme vint du fond de l’allée, paysanne au pas robuste, et l’air paisible. Comme tant d’autres, elle n’avait pas d’âge; ses cheveux étaient si serrés sous la coiffe, qu’on n’en eut pas su dire la couleur; le visage était bruni par le hâle; mais, ayant baissé la tête, on vit la peau laiteuse de sa nuque, là où commence le cou. Elle monta lentement les degrés du calvaire, et fit longuement le signe de la croix; puis elle se mit à genoux, ayant soin de s’agenouiller sur son tablier de toile. Elle pencha le front jusqu’à toucher le socle, après avoir jeté un rapide regard derrière elle, comme pour s’assurer d’être seule. Elle priait sans bruit; ou, peut-être, sa prière était-elle sans paroles. De loin en loin, elle poussait un fort soupir; et elle avait plaisir à soupirer sans doute. Elle se prosternait, parfois, d’un élan brusque du buste; et sa jupe courte laissait à découvert ses pieds, chaussés de gros bas bleus dans les sabots.

Le vent bas de la pluie poussait les feuilles mortes dans le fossé... Le calvaire brillait, avec ce morne reflet que les pierres humides empruntent parfois aux maigres os des visages en larmes... Sous le ciel gris et la bruine, cette croix était triste, avec cette femme à ses pieds, et sur sa tête baissée ces deux bras de granit ouverts et rigides.

XXVI
SEIGNEURS