Harmel et Lesken s’étaient assis dans le bateau, l’un en face de l’autre. Ils buvaient l’eau-de-vie à la bouteille. Ils échangeaient des paroles rares et brèves. D’abord ils se regardèrent à peine; puis, à la fin, ils avaient parfois une sorte de sourire fatigué aux lèvres, quelque chose de puéril et de contraint. Harmel avait ôté son bonnet, et sa veste. La sueur lui collait ses cheveux dorés aux tempes; et la forme longue de son crâne en tonneau en était mieux marquée. Son nez droit et court semblait de bois au-dessus de la lèvre rose; l’on voyait par la chemise ouverte des poils roux sur sa poitrine musculeuse; et la couleur de sa peau changeait brusquement au ras du col, comme s’il avait eu une tête de brique sur un corps de pierre. Le matelot Lesken avait enfoncé ses pieds dans ses bottes, et se tenait roide sur le banc, comme à la manœuvre; il n’avait point sur la figure cette ombre de désolation et de lassitude douloureuse, qui creusait les traits de l’autre; sa maigreur, au contraire, respirait l’énergie et presque le défi. Il paraissait insolent, railleur et fort intelligent.
La fillette, s’étant mise sur ses pieds, lança en l’air des pattes de crabes, et s’en alla en sautillant... Les derniers rayons du soleil éclairaient la charnière d’un auvent; et l’on voyait, entre le gond et la muraille, une araignée au milieu de sa toile irisée: elle suçait une mouche qui devait vivre encore. Et la fillette, en passant, ayant aperçu l’araignée à portée de sa main, l’écrasa contre le mur avec sa pierre... Elle s’en fut.
Harmel regardait le large d’un œil trouble, par-dessus l’épaule de son compagnon; il pliait un peu le dos, et ses bras lui pendaient tout d’une pièce le long des flancs, plus lourds que des ancres; ses mains étaient d’un rouge sombre, comme celui du sang caillé, et elles semblaient démesurées, avec leurs veines gonflées, racines tordues aux branches vertes. Lesken ricanait silencieusement: il voyait venir sur le quai désert le marchand gras, chaussé de cuir jaune. Le désignant d’un coup d’épaule, il dit doucement à Lesken:
—Il est là... Qu’est-ce qu’il veut encore?...
Et le mareyeur ayant jeté un regard sur les deux hommes, Lesken lui cria:
—Bonsoir, monsieur Rivoal!...
—Bonsoir! repartit l’autre de sa voix indifférente.
Il s’éloignait à petits pas sur la grève.
Lesken rit encore, du même rire silencieux, découvrant de larges dents jaunes.
—Tu l’as vu? dit-il... Eh bien, quoi?... Il est content, lui... Ce n’est pas comme toi... Ho!... Ho!... cria-t-il plus fort; réveille-toi, Harmel!...