La mer riait, comme une reine heureuse.

La cale était couverte de poissons. Au soleil déjà plus bas sur l’horizon plus rouge, ils brillaient comme des émaux glacés d’on ne sait quelle laque métallique et liquide. Rangés sur les deux bords de la vieille pierre en pente, ils faisaient un chemin où les pêcheurs se promenaient entre des pierres précieuses, des lingots d’argent et de vermeil, incrustés de rubis. La mer clapotait contre la cale, et mouillait en riant les filets et les rames. Entre les poissons, allaient et venaient affairées les femmes, la cotte retroussée; et l’on voyait dans les sabots humides les bas de laine noire ou bleue gonflés par les grosses jambes. Quelques-unes couraient lourdement; d’autres criaient, appelant avec des gestes. Les hommes couraient aussi, pieds nus, montrant des jambes brunes, parfois très blanches, nerveuses comme celles des jeunes chevaux; et plusieurs étaient marquées d’un sillon noir, d’une plaie encore rouge, depuis la cheville jusqu’au jarret, trace d’une chute ou d’une blessure. Les enfants marchaient entre les tas de poissons; ou bavards et criards, les mains en avant, ils se penchaient sur les bêtes frétillantes, les soulevant par la queue, jusqu’à ce qu’une commère les menaçât; ou bien sérieux et muets, ils allaient par deux ou trois, regardant décharger les paniers en connaisseurs, se parlant du regard, les mains derrière le dos. Les dorades et les maquereaux luisaient comme de l’argent et de l’émeraude en fusion; les grands congres longs, roides, ronds, pareils à des cuisses de nègres, battaient parfois la pierre d’un frémissement convulsif; un banc de rougets sur un lit d’algues avait la couleur de bijoux persans, faits de roses diamantées sur un coussin de velours vert. Et les dorades à la tête large écarquillaient des yeux ronds comme des sequins arabes, aussi fixes dans le cercle double qui les enchâsse que les yeux peints sur une toile, et déjà presque blancs...

Quand le marché prit fin, et que les femmes emportèrent ce que leurs hommes n’avaient pas vendu, sur la cale jonchée de débris, les enfants s’amusèrent. Une grande vieille longue, maigre, noire et noueuse comme un cep, après une âpre dispute, prit sous son bras, l’accotant à la hanche, un panier de sardines qu’elle avait convoité; et le matelot, heureux d’en avoir fini, la vit s’éloigner d’un pas rapide, les sabots claquants: il la regardait, et, allumant sa pipe, il haussa lentement les épaules.

Dans les bateaux, les mousses et quelques hommes s’empressaient à la besogne, pour rentrer plus tôt au logis. Il n’y avait presque plus personne sur le port. La mer montait, toujours plus belle; et les vagues vertes se teintaient déjà de pourpre occidental, comme si la divine sirène eût rougi de plaisir; ou qu’elle eût laissé, par jeu, couler de ses veines un filet incarnat de son sang.

Une barque, montée de quatre hommes, aborda et mouilla. Trois de ces hommes avaient un air de famille, à ne s’y pas tromper: le père et les deux fils. L’autre était un matelot encore jeune, dont la maigreur trapue exprimait une vigueur peu commune. Parlant pour tous, et jetant un regard circulaire à l’entour, il reconnut qu’on était en retard d’une heure, et qu’il faudrait jeter le poisson à l’eau, au lieu de trouver à le vendre. Le père des deux garçons aux cheveux roux lui imposa silence. Taciturnes, ils lancèrent leur pêche sur la cale, et le poisson, la gueule ouverte, se débattait dans une agonie convulsive. Le matelot maigre, aux larges épaules, ayant couru sur la place, revint bientôt avec un homme court et fort, M. Rivoal, le marchand. Le visage gras et rond, tout le corps bien nourri, M. Rivoal avait la peau luisante, les moustaches rousses, épaisses, relevées en crocs arrogants. Il portait le costume d’un bourgeois à l’aise; une chaîne de montre était tendue sur son gilet; il fumait la cigarette. Il parla au pêcheur d’un ton las et indifférent. Il s’était dérangé pour lui: mais que voulait-on qu’il fît de ce poisson? Il n’était plus temps... Il consulta sa montre: peut-être, pourtant, serait-il possible de faire partir les paniers... Il chargerait Le Fustec de les prendre: justement, il était encore à l’auberge... Mais, il n’en donnait que tant... et pas un sou de plus.

Le pêcheur écoutait, les sourcils froncés, un air d’anxiété répandu sur le visage. Il se récria d’une voix sourde, faiblement. Les autres ne disaient mot; et même, un moment après, ils se dispersèrent sans avoir ouvert la bouche. La lutte fut courte. Le pêcheur céda; il fit un geste de découragement ou de mépris, et ne dit plus rien. Cependant, M. Rivoal reprit la parole, du même ton indifférent, et dit:

—Harmel, tu me dois encore... Je te paie dix-neuf francs; mais tu prends deux litres sur le prix. Entendu, Harmel?... Allons!...

Harmel ne répondit pas, sinon par un regard farouche et triste: il releva sa tête baissée d’un coup brusque, comme font les taureaux et les béliers. «Ainsi, une fois encore...» Il savait bien ce qui allait se passer: non seulement la pêche était manquée, et ne lui rapporterait rien; mais il avait déchiré un filet; il était payé en eau-de-vie; il n’aurait pas assez d’argent pour la femme; il boirait avec Lesken et ne rentrerait qu’ivre mort à la maison.

On chargea le poisson sous les yeux attentifs du marchand. Tous s’éloignèrent; et l’on n’eût jamais pensé que cet homme et ces quatre marins fussent de la même race: lui, gras, plein, vêtu à la mode des villes, chaussé de cuir jaune, tenant la cigarette d’une main ballante, des bagues aux doigts;—et eux, maigres, pieds nus, la toile collant aux membres, les mains noires et osseuses, comme des écorchés qu’on eût flambés au feu, telles les pattes des poules. Ils allèrent à l’auberge, où, s’étant effacés sur le seuil devant le marchand, ils entrèrent à sa suite.

Un peu de temps après, Harmel revint sur la cale, avec Lesken. L’un et l’autre déjà gris, les yeux troubles, tenaient une bouteille jaune sous le bras. La barque flottait contre le bord; l’heure de la pleine eau était venue; la mer radieuse n’était plus qu’un lac infini de soie, semé de fleurs. Et le soleil allait disparaître dans une gloire d’or rouge... Une fillette, couchée sur le ventre, jouait avec des crabes oubliés dans un écheveau de varech, et les torturait, cassant une pince, arrachant un article, frappant avec une pierre sur la cuirasse; et quelquefois une patte remuait.