Après beaucoup de pluies, un jour de beau soleil. Toute la campagne exhale une odeur exquise, et un peu écœurante: une odeur maladive; l’haleine de ce qui meurt. Ainsi sentent les roses dans les vases où, belles encore, elles vont périr: elles sont entières, et leur tige ne penche qu’à peine; mais cette nuit, ou demain, elles tomberont d’un seul coup; et l’on verra tous les pétales sur le tapis, comme une écume rappelle par l’éparpillement la forme et la vie dont la vague fut faite. Le parfum des roses mourantes est celui de l’automne à l’agonie.
La campagne a son odeur de trouble, ce matin: elle entête, et mord mollement le cœur. L’Église est sage d’avoir mis le temps des morts en ce temps-ci. On se sent mourir. L’hiver dépouillé est bien moins triste. Hier encore, ce n’était que la maturité; et l’an mûr donnait ses fruits: vendémiaire est plein de joie, et va même à l’ivresse. Mais novembre a la tristesse désespérée de l’agonie.
C’est le dernier combat sans espoir, sans ressources, qui est bien plus morne que la défaite. La mort a le repos. Ou, du moins, on y compte. Mais une lutte suprême et sans merci a la réalité misérable du deuil, dont la mort n’est que l’emblème. Il est dur de se sentir mourir: et c’est alors que l’on se sent le plus vivre, par le terrible effort qu’on y fait.
Les dernières palpitations du cœur, la nature en connaît aussi l’épouvante confuse. C’est un pouls qui s’affaisse, c’est un corps qui se refroidit,—cette lumière tiède, ces regards si lointains du soleil sur les feuilles qui tombent. Et quand vient le soir, on se sent frémir au vent humide de la nuit.
La lande est plus sombre, et les ajoncs plus noirs parmi les bruyères rousses. On voit de longues prairies d’or, semées de mares d’un vert dense comme l’encre. Les feuilles de la bruyère ne semblent plus végétales: elles restent étalées et roides, pareilles à du métal; et ces feuilles d’or fin, vers le soir, sont violettes. Cependant, des ajoncs sur les haies sont en fleurs...
Et de la mer elle-même monte une senteur plus pénétrante. Le maërl et le goémon sur les pierres ont un parfum âcre et pourrissant. Et les roches aussi participent d’on ne sait quelle odeur funèbre.
Nuit brumeuse et lourde. Tantôt on étouffe, et tantôt on frémit de froid. Si je ferme les yeux, toute sorte de visions funestes s’offrent à moi, comme si mes idées et la plainte de la mer prenaient corps.
J’ouvre la fenêtre. Dans les ténèbres, où tout le pays est noyé, un seul feu luit fixement sur l’autre rive, le fanal de quelque navire à l’ancre: la lumière douloureuse se brise sur l’eau en un long sillage fumeux... Et par delà les masses confondues du ciel et des hauteurs obscures, lugubrement, longuement mugit la sirène de Penmarc’h, cette voix enrouée de la brume.
Les matins d’octobre sont trempés de brume et d’incertitude. Parfois, au soleil levant, les voiles humides se dissipent, sous les flèches d’une lumière plus rose que l’aurore au printemps. On croit que la magie riante d’avril va donner encore une journée à la féerie. Et soudain, les brouillards dissipés se reforment en nuages; le soleil se drape de gris; et la gaieté s’éteint sur la terre, restée froide.
La beauté d’octobre est au couchant. Automne est une amoureuse brûlante, dont les jours sont comptés, qui se meurt de poésie et qui, chaque soir, incline de plus près vers la tombe. Chaque soir ramène la fièvre dans ce beau corps qui s’épuise, et le sang sur sa face pâlie. Une divine ardeur saisit cette mourante: le divin crépuscule ruisselle de son sang.