Elle appelle un baiser; elle implore la caresse passionnée qu’elle offre, de ce cœur inassouvi que l’adieu rend plus insatiable encore. Et si tout le sang lui vient aux lèvres pour le baiser qu’elles cherchent, c’est qu’il sera le dernier peut-être...
A la basse mer, vers le temps de l’équinoxe, le flot qui se retire laisse la rive peuplée d’une foule étrange. L’estan paraît immense; et tous les rochers, couverts de goémons, donnent l’idée d’une assemblée chevelue, comme si une nation singulière avait pris rendez-vous sur la grève. Ils sont tous là, immobiles et noirs, la crinière trempée qui pend le long de leurs corps roides. Sont-ce des animaux marins? Des phoques au cuir jaune? Ou les démons punis de la marée?—Les lignes de menhirs font aussi penser aux squelettes d’une de ces peuplades, pétrifiée.
Puis, le paysan et la paysanne, une fourche à la main, les jambes nues, le geste féroce et brusque, arrachent les boucles brunes à ces têtes de pierre. Ils en font des tas, au pied de chaque roc, pareils aux dépouilles d’un ennemi scalpé. Et, le soir venu, ils en chargent leur chariot, emportant une meule de varechs pour fumer leur terre.
Le ciel clair, tout d’un coup, se charge de nuées violettes. Un vent violent se lève: le grain tombe, une pluie battante. Les paysans, qui travaillent dans la lande, s’en vont, la bêche, la fourche ou la faucille sur l’épaule, en faisant le dos rond sous l’averse. Des femmes accourent, en claquant des sabots, pour serrer le linge blanc, étendu au soleil, sur les bruyères. Tous fuient.
Et deux vaches oubliées, la noire et la rousse, appellent en beuglant. On ne vient pas les prendre; la pluie redouble. Elles descendent alors dans le fossé; elles cachent leur tête baissée sous la haie, le mieux qu’elles peuvent; elles se serrent l’une contre l’autre; et la pluie bat longtemps leurs larges flancs relevés, qu’elle lave, ruisselant sur le damier des poils, du roux au noir, et du noir au blanc.
XXIX
L’ILE
Un jour de Régates, en juillet.
Blonde et bleue, la journée pétille. Le soleil est d’or dans le ciel bleu. La mer à l’ombre est plus bleue que le ciel, et verte à la lumière. Elle frise à la brise. Elle rit.
Les yachts sont blancs; les yachts sont bleus. Ils sont gais et rapides sur la mer verte. Ils sont fins comme des aiguilles. Ils sont longs, et semblent n’avoir pas d’épaisseur. Ils trempent dans l’eau jusqu’aux bords, et leurs voiles en paraissent plus vastes. Pareils à des oiseaux qui ne sont qu’ailes, les leurs sont blanches comme la soie, et plus nettes que des habits de fête. Elles s’articulent sur des mâts clairs et fins, qu’on dirait de bois précieux. Elles sont immenses, d’une envergure qui fait parfois rêver, en souriant, à des mouettes ailées de blancs nuages. Les unes ont la candeur éclatante du linge au soleil. Les autres sont rayées de lignes noires, ou d’un pointillé bleu. Elles sont élégantes comme des femmes; et comme elles, différentes. L’œil exercé distingue les nations: celle-ci vient de Cowes ou de Ryde en Angleterre; celle-là est bretonne; une autre est normande; plusieurs sont galloises de Kemper même. Elles ont des pavillons qui s’agitent, brillants comme des plumes et des aigrettes. Elles se disputent le prix sans clameur, et sans hâte apparente. Ces oiseaux magnifiques glissent dans l’air blond, ne donnant qu’à de longs intervalles leur grand coup d’ailes, et, suivant, sans la quitter, une route oblique.
Au plus loin, le juge sévère des jeux va et vient, aussi noir que ces voiles sont blanches; et crachant la fumée par une cheminée sombre: c’est le torpilleur, le monstre marin en forme de grand squale, ou d’obus démesuré... Telle une arme au fourreau, il est menaçant sous sa carapace, et sent la guerre.