Parmi les voiles coquettes, les bateaux des pêcheurs courent aussi, rustiques comme des paysannes dans un bal de marquises en gaze blanche, et les bras nus. Il y a là des lougres plus bruns que l’écorce des vieux chênes, aux voiles triangulaires, rouges et noires: leur image dans l’eau est celle d’une nuée d’orage, ou d’un haut goéland, le bec en bas, qui pêche. Il y a de grands canots verts, et d’autres ont la couleur des chaumes: leurs voiles rousses semblent de cuir; quelques-unes sont pareilles à la peau mûre du brugnon, où le jus perce; et d’autres au soleil sont fauves comme le cuir, chaudes comme les belles chevelures.
Une longue barque, aux voiles aiguës, croisées en forme de ciseaux, abandonne la course et sort de la ligne. Comme on en longe le bord, on voit les huit marins rouges, cuits au soleil, suant: un simple tricot sur le corps, ils ont l’air de la brique qui sort du four. Ils expliquent leur échec: ils ont fait erreur sur la route; et pourtant la Renée aurait bien mérité le prix: elle n’a pas sa pareille. Ils s’éloignent; et, dans sa robustesse, en effet, le svelte bateau a l’élan allongé de l’hirondelle.
Plongé dans le soleil, je suis des yeux l’hirondelle de mer; je regarde vers l’Ouest et le Nord. A l’horizon de terre, je n’ai vu jusque-là qu’une longue plage, du sable étincelant noyé dans un miroitement de fumée lumineuse. Une ville paraît surgie dans le mirage. Elle émerge à peine de l’eau. Elle est blanche dans la mer glauque. La clarté de l’été n’est pas plus claire qu’elle. L’ombre grise y brille comme une étoffe légère, au creux d’une statue. C’est une ville de pierre, éclatante comme une des Cyclades, transportée dans la mer de Bretagne. Devant la rivière de Pont-l’Abbé et la lagune, faisant face aux ombrages de Loctudy, cette ville d’Orient est mouillée, tel un bateau de pierre blanche. Pas un arbre; pas un verger; pas un jardin. On ne distingue, au pied du mur d’enceinte, rempart contre les vagues, qu’une ceinture de rocs énormes, des blocs noirs et une grève couverte de goémons. Les maisons sont pressées les unes sur les autres; on ne voit point de rues, ni de sentiers. Cet amas de bâtisses a le grain scintillant du granit. Par-dessus les toits, seul et fin comme un doigt qui le détermine, le clocher grêle de l’église...
Aride, ensoleillée et blanche dans la mer verte, c’est Tudy: c’est l’Ile.
XXX
LE PHARE
A la pointe du Coq, en Benodet.—En tout temps.
Le phare a vu des nuits terribles, et d’un charme désespérant. Là, j’ai connu un abîme de délices, et une douceur mortelle.
Ce petit phare est posé sur le bout d’une langue rocheuse, à l’entrée de la baie. Pareil à l’avant d’une antique galère, il mouille dans la mer de trois côtés. Sa tour ronde se dresse sur un socle de pierre; les blocs de granit l’entourent; les roches couvertes de goémons sont serrées à sa base, et font penser, dans l’ombre, à un amas de têtes dures entassées là, après avoir été tranchées, au soir d’une bataille de géants. Quand la mer est basse, les récifs et les pierres font un grand ossuaire de crânes, mouillés et chevelus de varech noir, où rougeoie le maërl sanglant. Et, à la haute mer, la vague vient mourir contre le phare même, cachant tous les rochers. Son murmure finit là seulement; elle soupire, régulière, monotone et sans fin sur les cubes taillés de blanche pierre. Et, lorsque le vent est fort, la vague bondit par-dessus les bases de la tour. Elle jaillit sur l’étroite terrasse qui mène, entre deux grilles, du chemin en terre à la porte du phare.
Tous les soirs, je vais voir mourir le jour, et naître la nuit dans la douleur du crépuscule. Enjambant la grille, je saute sur la pierre unie du socle; je me couche sur le banc étroit et rond, qui forme bourrelet autour de la colonne. Et là, étendu en arc, selon le contour de la pierre, je passe des heures et des heures; et je veille dans la passion de mon ennui.
La tête renversée, je me tiens immobile; et la splendeur terrifiante du ciel coule dans mes yeux. L’espace infini engendre le vertige. Et délicieusement cruel, le vertige séduit. Mon âme s’enivre et roule avec la mer,—la mer, qui comme moi soupire, et comme moi est couchée sous l’œil profond de la nuit.