Souvent, quand j’arrive, la pierre est chaude du soleil disparu, et j’en sens la tiédeur sous ma tête, comme d’un oreiller dur. Le souffle de l’air salin me gerce parfois les lèvres; et l’odeur de la mer parfume le repos. J’écoute la vague qui se meurt, et qui remeurt sans cesse. Invisible, je vois les progrès du silence; les lampes une à une s’éteindre, au loin, dans les demeures; et les bateaux qui, sans bruit, rentrent noirs et glissant à la façon des ombres.

Là-haut, dans la lanterne, le feu rouge du phare, pour moi, ne se trahit par rien. Pas une lueur, pas un reflet. Je suis dans les ténèbres. Leur tourbillon m’emporte: c’est une roue, et dont les rais sont faits d’étoiles. J’étouffe dans cette ombre vertigineuse. Mon bras nu et la pierre ne font également qu’un lé de clarté grise. Et tout est noir. Les ténèbres frémissantes pullulent d’astres.

Je perds pied de tout mon être dans la vue des étoiles. Leur palpitation m’emplit d’une tristesse passionnée. Je regarde; je désespère; et je sais. Penché, je me retiens à la corde ferrée du paratonnerre. Arcture est rouge comme la guerre. Et l’ardente Cappella, à l’autre horizon, la divine émeraude, palpite violemment, pareille à un cœur qui bondit. Altaïr brille droit, au-dessus de ma tête, dans l’axe de la tour. Le sublime Jupiter descend, tandis que Saturne, au douloureux regard, si fiévreux et si fixe, laisse tomber son œil de plomb.

Je vois le ciel qui tourne. J’entends mourir la mer. Mais infiniment plus, combien je me vois vivre et je m’entends mourir moi-même...

XXXI
EN FOUESNANT

Dans la saison des fraises.

Un des charmants pays qu’il y ait en Bretagne, c’est le pays de Fouesnant. Il est couché et s’accoude sur la mer entre Kemper et Kemperlé, la naïve villageoise. Kemper la douairière est à Saint-Corentin; à Saint-Michel Kemperlé la Villanelle. La verte baie de La Forêt s’ouvre en Fouesnant comme un lac. Concarneau est le port de ce petit peuple, et a été sa place forte: mais la ville des marins est aussi bourgeoise; et, comme presque partout en Bretagne, elle se distingue de la contrée paysanne. La coiffe de Concarneau n’est pas celle de Fouesnant qui, sans doute, est la plus élégante de toute la Cornouailles.

Les bois sont semés dans tout le pays, depuis la rivière de Kemper jusques à l’Isole et à l’Ellé, ces eaux aux noms si doux. Au vieux temps, il est à croire qu’ils n’ont fait qu’une seule forêt: la roche est encore vêtue de branches au bord même de la vague. Cette Bretagne champêtre respire le tendre charme de la feuille mariée au flot. Elle est pastorale comme les tableaux de Constable. Les vieux arbres y viennent dans l’eau; et les chênes se baignent dans la marée.

Partout, la prairie et les pommiers. Les verdures sont fraîches comme l’eau qui les fait naître. Sous la pluie d’été, avant la fenaison, l’herbe brille, frémissante de vie heureuse; et les regains, plus tard, sont aussi frais que le printemps. Prés et bois, cette terre est toujours parfumée, soit qu’elle languisse d’ardeur sous le soleil, soit que l’orage la détrempe; et l’odeur enivrante des foins, où la faux a passé, ne l’emporte peut-être pas en suavité sur l’haleine de la chaude prairie que la pluie argente.

Les pommiers s’arrondissent jusqu’au bord de l’eau et les rivières aux eaux bleues coulent doucement entre deux rives de feuillages. Sous les peupliers et les aulnes, les moutons tournent en mesure. Le clocher à jours des chapelles se dresse finement entre les arbres, comme le thyrse gris du bois en fleur. Les petites églises ont l’air doux et recueilli des demeures vivantes; et peut-être ont-elles plus de charme encore, quand leurs cloches sonnent dans la paix muette du ciel gris. Les vieux chênes s’appuient, de leurs branches mêlées, les uns aux autres, et leurs bras noueux sont jaunes de mousses, ou verts à l’ombre; et, l’octobre venu, parmi les feuilles dentelées, les glands s’arrondissent comme des noisettes sous leurs collerettes. L’Ellé et la Laïta dans les vallons s’attardent en méandres ombreux, comme le Léthé dans la campagne élyséenne. Ici, par un matin d’été, on attend, pour les surprendre au bois, les Nymphes et les Naïades blondes.