Dans les villes, qui ne sont que de charmants villages, vit un peuple de haute taille, blond et fort. C’est une race plus gaie et plus mobile encore qu’ailleurs en Cornouailles. Les hommes sont railleurs, fiers et souvent passionnés. Dans leur opinion, les gens de Fouesnant n’ont pas leurs pareils en Bretagne: ils habitent le plus beau pays, où les meilleurs pommiers donnent le meilleur cidre; et où les plus beaux gars ont les plus belles filles, qui portent les plus belles coiffes. Ils n’ont pas tort; et leur cidre même n’a pas de rival pour la saveur ni pour la force. Mais leurs femmes sont de plus de prix encore: grandes, sveltes, elles ont de longs visages aux traits purs, et qui le restent même quand elles n’y ont plus droit; elles ont de longues lèvres, dont le sourire est toujours un peu grave, et ces yeux changeants où l’on aime à suivre les caprices du ciel.

Ils sont fiers jusques à la violence. Leur mépris de tout ce qui n’est pas du canton même commence à leurs plus proches voisins. Ils répugnent aux alliances étrangères, et se marient entre eux. Dans leur douceur les filles ont aussi de cet air hautain qui semble naturel à la grâce virginale, et qui sied à la femme non soucieuse de plaire: trait de noblesse véritable. Beaucoup de Bretonnes le tiennent d’une antique contrainte, et d’une modestie imposée par la loi religieuse, pendant des siècles; presque toutes en empruntent quelque chose au costume. En vain, les jours de fête, l’ornement du tablier, les broderies et les perles, prétendent égayer la sévérité ordinaire: leur jupe noire, le corsage noir paré de velours, et la coiffe blanche participent du cloître.

La plupart de ces Bretonnes ont une grâce monacale; le parfum de leur charme est ancien. Les coiffes paysannes ne sont que les hennins, portés jadis par les grandes dames; et la jeune fille de Fouesnant rappelle à la fois les Bernoises de Holbein et Flora la Romaine, qui tant fut belle et qui est morte. A plus d’une, il manque très peu pour être belle aussi, et vivre: une sorte de beauté intérieure séduit en elles, et parle en leur faveur; faute de quoi, elles sont indifférentes. Peu de femmes gagnent plus à être regardées longuement. L’habit et le voile des nonnes, qu’elles ne vêtent pas, reparaissent dans leur maintien, et souvent règlent leur démarche. Elles n’ont plus rien pour plaire, quand elles sont immodestes; et leur charme le plus rare est peut-être fait du contraste que l’on sent, quelquefois, entre leur réserve apparente, leur mode chaste aux dehors anciens, et l’humeur passionnée d’un corps ardent et tendre.

XXXII
ROUTE AU CRÉPUSCULE

En Clohars.—Fin septembre.

Avec le soleil, toute chaleur s’en est allée. L’ombre tombe humide; et le crépuscule sent déjà la nuit. La route en lacets monte et descend, bordée de champs et de landes. Parfois une chaumière, d’où un peu de fumée s’élève avec lenteur, violette et timide; là, on prépare le repas du soir; de là aussi, quelquefois, l’on entend venir un bruit de voix, l’une plus rude qui gronde, et d’autres qui se plaignent; ou des cris d’enfant, et moins souvent des rires.

On suit le chemin; et de plus en plus, le jour baisse. Un faible appel d’oiseau; et le silence. On marche, la tristesse au côté. Tantôt l’on presse le pas, étreint d’on ne sait quelle crainte; tantôt l’on s’arrête, comme avide de tout ce qu’il reste encore de ce jour achevé, et comme frémissant, du regret de le perdre,—de le perdre à jamais.

Les haies sombres ont un souffle humide; et l’odeur de la pomme mouillée flotte au-dessus des ronces. La terre brune de la route est molle sous le pied. Toute clarté, toute lumière est suspendue et s’étale sur le ciel, qui semble mourir de sa rêverie: l’espace n’a plus la forme d’une voûte, mais d’un lit douloureux où la mélancolie est couchée.

Et là-dessous, toutes choses s’assombrissent; et toutes prennent une obscure majesté. Oh! que la lande est triste au crépuscule, sous la prunelle verdâtre du ciel d’automne! Comme une plainte lointaine, de la dernière maison cachée sous les arbres, arrive faiblement la voix d’une femme qui berce son enfant.

Tout recule devant le mystère de la clarté mourante et de la terre ensevelie. La ligne des buissons semble perdue à l’infini, un rempart d’ombre où se brise l’horizon. Cette lande et ces champs, qui me sont si connus, ont pris la vastitude d’un désert... Là-bas, là-bas, comme noyée au bord d’une mare sombre, d’où à peine elle émerge, c’est ma maison, si lointaine que je n’y atteindrai jamais. La masse des ajoncs et des bruyères se confond avec la terre, et je ne sais plus si c’est elle qui est si noire, ou si c’en est le tapis d’herbe.