Je marche les yeux levés sur la lumière expirante, et je sens les épines de la lande ennemie qui la défendent contre tous mes pas. Un chariot roule lourdement entre les ornières, attelé de chevaux que l’on distingue à peine, guidés par un homme qu’on ne voit pas. Et, le long de la haie, d’un pas rapide, une jeune femme, vêtue de noir, s’avance, pareille à la pensée de mon rêve triste. C’est une paysanne; et, peut-être, au jour, n’a-t-elle rien pour séduire. Mais, à cette heure, son visage, sous la coiffe blanche et les lacets qui serrent les joues, semble, en sa pâleur délicieuse, d’une grâce et d’une douceur étranges. Elle passe, les mains croisées devant elle comme une ombre silencieuse près de moi. La suivant des yeux, au détour du chemin, sous les arbres, je vois la rivière qui brille, ruban d’argent gris, miroir livide.

Je suis seul dans l’immense étendue. Oh! que la lande est triste, quand meurt le crépuscule!...

XXXIII
LES DEUX MAM GOUZ[G]

Dimanche à Ben... 14 octobre.

La vieille Madeleine Bihan est sortie de l’église après vêpres, avec la vieille Koadër, sa commère. La vieille Bihan n’est plus venue au bourg depuis sept ou huit mois: elle n’a guère le temps de quitter sa ferme en Plo-Harnek, à quelques lieues dans les terres: sa bru ne s’est pas assez ménagée après ses dernières couches, et depuis elle est malade. Il y a des querelles aussi entre son fils aîné et sa femme,—qui n’est pas mauvaise, si vous voulez; mais elle a été trois ou quatre ans à Kemper, vous savez; et c’est une ville si dangereuse, Kemper! toutes les filles s’y font coquettes...

—C’est bien pis, quand elles ont été à Brest, dit sévèrement madame Koadër. A Brest, c’est la perdition comme à Paris, donc...

—Elles n’ont plus beaucoup de religion; et alors que voulez-vous qu’elles fassent? dit la bonne Bihan, en manière d’excuse. Les femmes n’ont pas plus de conduite que les hommes... Et les deux frères ne s’entendent pas très bien, non plus, à la maison... Chacun veut sa grosse part; quand je ne serai plus là, ils vendront le bien; et qui sait s’ils n’iront pas à la ville?

—Ils iront, vous pouvez en être sûre...

—Cela me fait gros cœur d’y penser... Ah! l’absence du père se fait trop sentir: quand il était encore là, tout le monde obéissait; et il était juste...

—Oui, répond la commère; c’était un digne homme, le vieux Bihan... Tout de même, voilà bien quatre ans qu’il est mort?... Dieu ait l’âme du pauvre pécheur...