—Vous ne venez pas? On n’est jamais trop tôt, là-bas...
—Je traîne la jambe, vous savez; je vais plus lentement que vous...
—A tout à l’heure. J’irai avec vous au cimetière, Loïk. Il fera bon là-bas...
—Un beau temps pour les morts...
XXXVII
LE CHANT HUMILIE LES BÊTES
L’été, en Benodet.
L’âne, arrêté sur la route blanche qui brûle, les flancs piqués par les mouches que rien n’écarte, ni les oreilles dressées, ni les coups de nez brusques, l’âne tourne la tête et regarde fixement, de ses grands yeux veloutés, les vaches dans la lande verte. Elles paissent indolemment, évitant l’ortie qui pique, mais le front toujours baissé, en quête d’une herbe fraîche et tendre, douce à mâcher, et douce à ruminer encore.
Et l’âne brait. Et les deux vaches beuglent, enviant de braire. Meuglant de la sorte, et tenant la note, elles ne sont pas si loin du braiment. Dans leurs larges yeux, à tous trois, comme en de rondes mares suspendues, se reflète tout le pays, la lande verte et les haies, la butte gazonnée et le mur hérissé de pierres.
Il y a un préjugé contre les ânes, qui ont les plus beaux yeux du monde, du même velours que les Andalouses, et qui ont fait la réputation d’un grand professeur de philosophie. Mais ce n’est point un préjugé de les haïr, en musique: leur cri irrite; et puis il fait rire. Ce sont de jeunes poètes sans modestie.
Comme il brait, ce petit âne! D’où tire-t-il tant de bruit?—La tête en avant, il lance sa mâchoire et découvre ses dents: il ressemble à Charles-Quint, la bouche ouverte, dans un fameux portrait. Mais l’empereur d’Allemagne n’a pas l’air si content que lui. Le petit âne gris ne craint pas la fatigue; et son idée étant de braire, il brait de tous ses poumons, se fouettant doucement ses jolies jambes de la queue...