Les dunes ont la couleur de la misère, de l’envie et de la trahison.

Leur blancheur est livide à la lumière; et vers la fin du jour, elle est verdâtre comme la fièvre. Elles sont faites de tas de sables, qui s’isolent les uns des autres: un fossé les sépare, où des pierres sont cachées, de ces belles pierres que la mer a monnoyées, qu’une grande marée, un jour, a poussées jusque-là, pour qu’une autre, un jour, les reprenne.

Les monticules de la dune se succèdent, le long de lignes parallèles que divisent de mouvantes tranchées. Et, s’abaissant, se relevant, elles vont jusqu’à ce qu’un rocher violent les arrête. Mais la falaise n’est pas plus forte contre elles que la passion contre l’obscure patience. Souvent elles contournent le roc; derrière lui, elles décrivent une lâche courbe; et selon sa propre forme elles l’entourent de tous côtés. Elles ont l’obstination invincible du sable; et elles se servent du vent même qui les bouleverse.

La misère des dunes séduit par une beauté désespérée. Penché sur elles, le ciel nulle part ne semble plus vivant, et n’a mieux les aspects d’un océan fluide. Comme Jésus regarde Judas le baisant, à Padoue, chez Giotto, le ciel regarde la dune. Et les nuages y courent, pareils aux êtres puissants qui peuplent les rêves: et parfois, les voyant planer, si distincts et si près de ma tête, je leur ai prêté l’oreille, comme s’ils avaient dû me parler.

Polonius n’aime pas à se promener à travers les dunes; il n’est pas si facile d’y dormir debout qu’au milieu des papiers d’État. On enfonce dans un sol qui ne résiste point, et qui triomphe de la résistance: matière sournoise que le sable, qui se fait plus forte d’être foulée. Il pénètre les vêtements; il se glisse sous les bas; et se loge dans les souliers. Les grains de sable écorchent la peau, et mordent l’os à chaque pas, comme un dur insecte. On marche irrité; et l’on s’exténue de sentir le sol céder sans cesse: on ne s’avance plus du bout des pieds, mais du talon, des chevilles et de la moitié de la jambe. Dans les dunes, il faudrait faire route pieds nus, en pèlerin...

A la crête, et sur les bords du chemin qui s’y forme, une vie puissante et misérable se révèle. Il n’est point d’image de la misère qui vaille celle-là,—ni de l’effort incroyable que la plus ingrate vie déploie dans son obstination à vivre: là, poussent des ronces rousses, qu’on croirait faites de métal rouillé, et plus résistantes que du fer: un cheval les foule, un chariot les écrase, sans qu’elles rompent. Et sur le sommet de la dune, tout un treillis de racines traçantes s’entrecroise, faisant un humble chaume à ce toit des sables: c’est une grille de fils de fer tendus, dont les mailles sombres font paraître plus blêmes les sables au travers. On se prend les pieds dans ce réseau serré de toutes parts, comme les lèvres de l’humiliation, et qui forme un gazon mendiant au haut des pentes.

Et la dune elle-même, dans toute son étendue, paraît n’être que la vague pétrifiée d’une marée colossale, où, comme les goémons fauves sur la grève, sont restés accrochés une frange de ronces et un hideux gazon, qui rampe.

XXXIX
MATIN EN MER

Entre Loc-Tudy et Mousterlin, le 21 juillet.

A la fin de la nuit, je vais trouver Jean-Marie le pêcheur. Il m’attend sur la petite grève, je dois aller à la pêche avec lui; et, dès le soir, il a mouillé son canot dans la crique, le chemin du phare; au crépuscule, je voyais encore, de la fenêtre, le bout du mât et un pan noir de voile.