L’aube poind à peine vers le levant, et sa lueur est encore souterraine: dans la nuit admirable, dans le ciel calme où les constellations renversées une à une s’éteignent, au bord de l’horizon, cette clarté hagarde semble un spectre qui se lève dans son suaire, un frisson du monde qui se réveille et qui pâlit au fond de l’ombre. Mais ce frémissement du ciel est plein de joie; le trouble, qui agite la paix des ténèbres, annonce la lumière; la pensée du souci s’efface devant l’approche du jour, comme tout le passé du cœur disparaît sous l’ivresse présente. Déjà le ciel noir est bleu. L’azur profond s’illumine de plus en plus, comme un visage qui passe de la méditation au sourire, et que le rêve des dieux envahit. Une félicité sans bornes se répand sur les haies, sur la lande, sur les arbres, sur la mer. L’étoile du matin, si passionnée tout à l’heure et si rêveuse a perdu son éclat. Et comme le soleil paraît, le concert des oiseaux jaillit, cri de joie que semble pousser la verdure.
Le canot double le phare. «Bon vent pour aller», dit Jean-Marie, «bon vent pour le retour». Une brise délicieuse souffle de la terre, et porte l’haleine des pins. La mer est presque aussi douce à la main que des lèvres caressantes, et tantôt tiède comme elles, tantôt fraîche comme les feuilles. Les vagues amoureuses sentent la violette: et leur courbe est si souple, leur mol abandon d’une grâce si enchanteresse que, penché sur elles, comme à l’appel des sirènes, on rêve de s’y laisser aller et d’obéir à la séduction.
Tout est blanc. Tout est bleu. Et tout est d’or de ce que le soleil touche. Le ciel est fait de trois grands fleuves lents, l’un d’or, l’autre de soie bleue moirée de blanc, et l’autre d’indigo qui devient, d’instant en instant, plus clair et plus lumineux. Sur ces fleuves tranquilles passent les pétales en coquilles de grandes roses, quelques nuages ourlés d’argent, vapeurs qui se dissipent, comme ces fleurs de duvet qu’un seul souffle disperse.
Qui dira la chaste volupté de ces heures matinales? La joie de vivre se confond bientôt dans un plaisir unique, un puissant accord où entrent le murmure des vagues, le rythme des flots, la fraîcheur céleste de l’air irrespiré, les parfums de la solitude marine et l’ivresse de la course.
On baigne dans le vent du large, comme dans une source lustrale. La pensée erre et bondit sur les cercles de l’azur, jusqu’à cet infini où l’on cesse d’être soi-même, et où l’on sent en soi la vie de toutes choses. Alors, un flot qui se brise par-dessus bord, une mouette qui frôle la voile, un rayon de soleil qui s’étend entre deux pièces de bois,—tout prend une importance unique, et l’on en perçoit la félicité respirante, comme si l’on était le corps de tous ces membres.
La brise fraîchit; vent arrière; le canot vole sur les jolies vagues, comme sur un nombre infini d’ailes bleues qui palpitent, étalées... O vie...
Entre les lèvres et la barbe jaune de Jean-Marie, la courte pipe fume. Les pieds nus, appuyé sur un coude, il s’est couché sur l’avant; et la tête levée, lui aussi, les yeux vagues, on dirait qu’il rêve...
Et, là-bas, les îles sont posées sur la mer,—six pierres blanches sur une dalle bleue.
XL
SOIR D’AUTOMNE
Saint-Corentin, à Kemper. 25 septembre.