La brume tournoyait suspendue dans les spirales de la tempête, comme la poussière autour du van. Et le jour avait la couleur livide d’un noyé.

Le soir, peut-être, allait descendre. La mer et l’espace, le ciel, tous ces déserts confus ne faisaient plus qu’une écume verdâtre, crêtée de blanc. Le brouillard fumant était convulsé comme un crépuscule qui frissonne. La rumeur de l’Océan battait les oreilles d’un tumulte profond, au rythme lourd: on eût dit le bruit des canons dans une bataille immense; et tantôt l’on était sous l’haleine des batteries, tantôt la clameur des bouches à feu roulait plus lointaine. Le vent du Sud-Est mugissait, poussant les collines d’eau, pareil au pâtre monstrueux qui chasse un troupeau échevelé d’étalons au galop. Les vagues se ruaient formidables et brusques, courbes formées d’un seul bond de l’abîme: lancées, elles éclataient soudain, à la manière de la poudre. L’effroi planait sur le tumulte. La houle et le bruit se pénétraient l’un l’autre, au point que Herry ne distinguait plus s’il était ballotté par la rumeur, ou assourdi par la cruelle ondulation des flots. Tout était triste, éperdu, sans merci. Tout se brouillait dans une confusion sans limite: l’ivresse hagarde des rêves et de la souffrance aiguë pesait sur les regards et sur l’esprit du matelot; parfois, les paupières serrées, il ne cessait pas de voir le même horizon, le même chaos où les yeux ouverts venaient de se heurter. Et la masse blanchâtre de la brume s’agitait lourdement comme le corps lugubre d’une vieille aveugle qui a perdu son chemin.

II

Les vagues se précipitaient; face glaciale de la tempête incarnée, elles frappaient l’homme au visage, et lui couvraient le front. Herry tremblait de la tête aux pieds, d’un seul tenant, tel un tronc d’arbre à la dérive. Il sentait son bras raidi pendre comme une poutre à son épaule, et d’un poids écrasant qui entraînait tout le corps. Il avait les yeux pleins de sel, piqués de mille aiguilles; et ses lèvres cuites lui étaient amères.

Il ne souffrait pour ainsi dire pas: l’accablement émoussait sa souffrance. Sans espérer rien, il ne désespérait que par éclairs: car il luttait; et la lutte, comme la vie, toujours espère. Cependant, il lui semblait, peu à peu, ne plus sentir, ne plus savoir... Où était-il? Une torpeur semblable au sommeil l’envahissait: allait-il dormir?...—Puis, une terreur profonde le fit frissonner, une pensée coupante et noire, qui le traversa comme un couteau enfoncé par en bas dans le ventre; une énergie farouche, jaillie des entrailles, le remettant à flot, il eut une sorte de joie; et, d’un coup d’épaule, il lui sembla surgir de l’effroi où il venait de s’enfoncer...

... Et voici que le grand Herry vit s’ouvrir le brouillard; et, dans l’éclaircie, les vagues séparées lui faisaient un chemin...

L’entrée de la rivière est là... Quoi, à son insu, si près de terre? à quelques brasses de chez lui?... Mais oui: voici le port, le quai gris, et la place familière, avec l’église et le clocher derrière le vieux hêtre..

Mais la voici surtout, Marie, Marionik, la petite Marie... Bien sûr, inquiète, elle est venue à sa rencontre... O ma Douce... c’est elle!... C’est elle, la plus aimée... Dans son inquiétude, elle n’a plus voulu attendre. Elle a laissé la maison; elle est là, sur la roche, à l’entrée de la baie, pour découvrir au loin si son ami arrive... Chère petite Marie, ma Douce...

Sa jupe flotte au vent, et d’une main sous le menton, elle retient sa coiffe...; de l’autre, devant le front, elle protège ses yeux, ses doux yeux qui cherchent...

Herry la devine à ce geste... car il ne distingue pas ses traits... Il la voyait mieux, tout à l’heure. Le vent roule comme un fou dans la bruine, qui tourne et s’éparpille en sens contraires, poussière de fumée...