Profonde et verte, l’eau de l’Océan coule rapide sous un glacis de mare laiteuse, comme un œil vairon transparaît encore sous une taie opaque. L’haleine lente de la brise porte l’accent maladif de l’automne; et retombe aussitôt. Le crépuscule devance l’heure. La buée au mol balancement berce un rêve profond et morose; elle lui murmure la parole préférée, qu’il écoute: le conseil de dormir. Il l’oublie, et l’écoute encore: Dors, dors...

Parfois, la fumée blanche s’amasse et bouche toute échappée: Quel mystère veut donc cacher le ciel fondu en nuées traînantes? L’obscure blancheur tournoie lentement, à la manière de linges impalpables que l’espace dépouille. On se sent séparé de toute vie, et refoulé en soi-même; il semblerait qu’on prît plaisir à se coucher sur le lit changeant de ces nuages; et peut-être, serait-il doux d’y rester assoupi pour jamais. La couche muette du repos invite à s’y étendre. Mais une odeur âcre et cruelle, qui cuit aux yeux et fait tousser, une sorte de saumure subtile monte aux narines, sale les lèvres et pique ses aiguilles dans la bouche, ourlant d’un point aigu le voile du palais. Le frisson secoue l’assoupissement: un drap humide, un linceul qui fleure la terre et les feuilles pourries, colle à la chair et glace les os: une visqueuse gencive mord et lèche la peau. Et plus l’on est plongé en soi-même, plus le réveil est brusque de la rêverie. Dans l’humidité glaciale qui pénètre les moelles, l’on sent brûler au dedans de soi l’ardeur dévorante d’une pensée sans objet et sans cause: au milieu de la brume, elle brûle et frémit comme une lame en fusion trempée dans l’eau froide; et, dans cette vapeur, peut-être, c’est elle qui fume...

Parfois aussi, le nuage s’éparpille en tourbillon muet, une poussière vaporeuse qui tournoie, une toile d’araignée qui se tend de haut en bas et qui se fixe: d’autres fantômes défilent alors sous les mousselines transparentes. Des arbres dentelés, pareils à des statues sans tête, grand’gardes en faction, rigides sous le manteau de la cavalerie; des roches qu’on croirait de brouillard figé, sans consistance; des murs lisses, puits sans fond qu’emplit une ombre lunaire, et où doit sourdre une eau dangereuse. Un bloc gris peu à peu se découvre et se fait plus large: il se penche, tel un ours aux aguets, et qui sort d’un fourré, en hochant la tête sur ses rondes épaules...

Le calme de la brume s’étend, une paix étouffée, et qui étouffe. Le ciel ne respire plus; et la mer est à bout de souffle. Un silence lassé, où passent des appels plaintifs de machines, pareils aux soupirs qui s’étranglent dans la gorge d’un malade.

Un témoin inattendu surgit: il est là, on le touche, venu on ne sait d’où. Un lougre aux hautes voiles passe dans le brouillard, spectre blême: ce n’est qu’une ligne grise, une ombre sans largeur, une forme longue qui n’a rien de solide. Lent et triste, il semble glisser sans corps sur l’horizon, messager d’une amère nouvelle, qui ne veut pas être surpris, et qui cherche à mouiller, sans avoir été vu, dans le port...

XLIV
LA DAME AUX OIES

Non loin de Loc-T... En automne.

La vieille Bourhis s’arrêta soudain de parler, se rangea contre la haie et se tint coite. Le battement d’un cheval au galop se faisait entendre, semblable au rythme sourd d’une forge en marche. Il se précipita et retentit plus proche; le souffle de la bête scanda le dur accent des sabots. Et le centaure parut, se mit au trot et, brusquement, fit halte. C’était une femme bottée, casquée, éperonnée. Elle sauta de cheval et parla fort. Elle avait l’accent étranger et nasillard. Ses cheveux taillés court grisonnaient; sur ces mèches bouclées, elle portait une espèce de chapeau gris, un feutre en forme de casque allongé, ou de demi-courge, relevé sur un bord; une plume de coq se dressait contre la coiffe, fixée par une agrafe de métal. Un bout d’étoffe noire flottait par derrière, à la façon des crinières sur le dos des dragons. Cette femme avait la peau rouge, les lèvres minces et de petits yeux bleus, ronds et froids. Un carnier lui pendait au côté, et elle portait un fusil en bandoulière; le cuir fauve de la buffletterie luisait sur le drap gris de sa redingote. Elle entra dans l’auberge. On entendait sa voix aiguë et impérieuse. Elle s’informait d’une famille pauvre qu’elle voulait voir, disait-elle. On lui répondait peu, sèchement et de mauvaise grâce. Presque sans aide, elle se remit en selle et repartit.

La vieille Bourhis la suivit des yeux avec malveillance. Elle soupira, et dit:

—C’est la dame du Goasker... C’est des Anglais...