Une rumeur effrayante, un tremblement lointain, une menace pleine de douleur, de colère longtemps contenue et de rage qui se hâte. L’Océan, l’Océan roule dans la tourmente; et il arrive, implacable; inlassable dans la vengeance, comme la nuit sur un champ de bataille.
—A l’aube, souvent, l’on entend un bruit plaintif et lamentable. Les oiseaux se taisent. Le silence accroît ce long gémissement, et parfois il s’enfle jusqu’à remplir tout l’espace. On dirait d’une bête énorme que l’on saigne, et dont la vie rétive ne s’en veut pas aller avec le sang. L’heure est morose; les collines livides; et la lande à demi ténébreuse est propice au va et vient des fantômes. Sont-ce eux qui s’enfuient, en faisant ce roulis de chaînes et de métal?
L’aurore rose glisse ses clartés de flamme fraîche sur les hauteurs opposées à l’orient. Et l’on voit, sur la mer, une goélette qui mouille ses ancres ou qui les lève, les voiles qu’on fait tomber ou que l’on hisse: c’est le bel oiseau de mer qui poussait de si longs cris, et sortait du sommeil en soupirant.
—Pêcheurs.
Deux femmes de l’Ile débarquent sur la cale: cottes retroussées, elles déchargent les lourds paniers où le poisson frétille. Grandes, maigres, desséchées, elles sont jeunes encore. Elles se hâtent, actives et vigoureuses, en noir. Dans le canot, une nichée de petits enfants, qu’elles tirent l’un après l’autre du fond, où ils sont assis sur des cordages et des voiles. Ce sont les deux belles-sœurs, qui ont perdu leurs hommes, les deux frères, dans la même tempête, l’an passé. Le même jour, dix-sept hommes sont morts à la mer, tous les mâles valides d’une petite société. Ils ont laissé huit veuves et quarante-trois orphelins...
La forte race des pêcheurs, les plus simples, les plus braves et les meilleurs des hommes sous l’aspect le plus rude. Ils sont cent mille en France, dont les trois quarts sont Bretons. C’est à eux que la marine doit ses équipages, l’une des meilleures troupes qu’il y ait au monde, la plus fidèle et la plus solide. Quelque folie où l’eau-de-vie les pousse, ils ont toujours du cœur; et dans les plus endurcis même, qui se donne la peine de le chercher, l’y trouve.
—Ciel à la Vernet.
Un bleu de porcelaine pâle, sans chaleur ni profondeur d’espace,—trop uni, trop limpide, comme des yeux sans pensée. Là-dessus, de gros nuages blancs, tachés de gris, tous séparés, se promènent: ils ont l’air jetés sur cette eau bleue, comme des paquets d’ouate où l’on aurait essuyé des doigts salis par la mine de plomb. Dans le fond, à l’horizon marin, un tas d’autres paquets blancs, démesurés et lourds, renflés à la base et finissant en l’air par une boule,—tels, des ours blancs, ébouriffés, qui prennent leurs ébats.
—Au tomber du jour, un immense escadron de nuages violets courait vers l’Ouest, avec le soir, au ras des arbres, crinières éparses, le col levé, les garrots frémissants, en cavalcade victorieuse. Et tout le champ du ciel était semé de nuages roux étendus, pareils à des peaux de bêtes, à des fauves écorchés, les pattes droites et la queue étalée... La mer immobile était violette; et sous le furieux galop des nuées, c’est elle qui paraissait le ciel renversé.
—Grandeur de la mer.