Elle est accablante, parce qu’elle n’a rien pour l’espoir, rien pour la vie en quelque sorte,—et que tout en elle invite au rêve. Elle est trop puissante pour les faibles cœurs,—et ils n’aiment la mer douloureuse, que s’ils se trouvent au comble du bonheur: elle leur plaît alors par le contraste; tant elle fait valoir par sa désolation ce bonheur, qu’ils l’en goûtent mieux à leur insu. Leur ivresse va seule avec cette solitude si terrible. La mer est le lieu solitaire, qui met le cœur en contact avec l’infini touché.
LV
SUR LE TERTRE
Au Coq, le 27 août.
Au grand trot des voitures bruyantes, la noce passa sur le chemin, entre la mer et la lande. Ventre à terre, les petits chevaux prirent la course comme s’ils allaient charger l’ennemi. Sur leurs deux roues, juchés haut, les chars à bancs sautaient, et la banquette de derrière semblait devoir, à chaque heurt, se détacher et rester en route. Pêle-mêle, flottant au vent comme les herbes de la mer que pousse le flot, les rubans de velours noir, les lacets des coiffes et les nœuds fixés à l’oreille des chevaux s’agitaient, confondus, pavois épars au galop sur le chemin doré par la lumière. Les femmes criaient et riaient, chacune au côté d’un homme maître des guides, et qui faisait claquer le fouet.
—Mon Dieu, disaient les vieilles, ils vont nous faire verser!...
Les jeunes avaient peur; mais elles jouissaient de leur émoi. Les roues sautaient par-dessus les grosses pierres; et parfois le léger équipage penchait tout à coup sur le rideau en pente des ajoncs, qui le séparait seul du précipice: la route fait un coude à pic sur les grandes roches noires qui bordent la grève; et une jeune fille, ayant soudain mesuré la hauteur, tout en riant, se signa.
Enfin, devant la barrière, les hommes arrêtèrent les chevaux. Tous, aussitôt, se jetèrent en bas des voitures rustiques, ornées de fuseaux en bois, et dont les couleurs vives resplendirent au soleil. Entre les deux pointes rocheuses, la baie heureuse rayonnait d’or bleu et de sourires.
Ils venaient de Pont-l’Abbé; et plus d’une auberge, depuis le matin, avait reçu leur visite. Sur le talus herbeux de l’ancien fort, ils se proposaient de danser; bras dessus, bras dessous, chacun avec sa chacune se dirigea vers le tertre. On se dispersa dans la lande. Les uns coururent au phare et en firent le tour. Les autres les rappelèrent. Tous enfin, se séparant, se mirent à gravir la butte roide, en glissant. Ils se poussaient; ils s’ébranlaient ou se renversaient les uns les autres; la chute de l’un en entraînait deux ou trois. Quand ils furent sur la plate-forme, ils dansèrent. La mariée était restée à mi-côte: comme elle trébuchait, le mari se mit à rire silencieusement, se hâtant de la retenir, et l’enlaça...
En bas, les vieilles femmes, attentives à ne pas se souiller, s’étaient assises sur des pierres, près des petits chevaux qui piaffaient: il y en avait un, tout velu, plus bigouden encore que les autres, qui semblait ne pouvoir se tenir en place, qui secouait la tête, agitait ses rubans, hennissait, et, les lèvres retroussées, voulait rire. Les petits enfants, dans leurs belles robes, trottaient autour des mères-grands, pareils à des poupées merveilleuses qui marchent: leurs cheveux sortaient du serre-tête rouge, comme un flot d’or coulerait d’une coupe renversée; et leurs yeux sans pensée s’ouvraient si candides et si fixes, qu’on eût dit des gouttes de la mer bleue, laissées par le jusant dans les coquilles roses de leurs paupières.
Cependant, sur le tertre, la danse ne cessait pas. Ils avaient mené un sonneur avec eux: assis droit contre le terre-plein, l’homme soufflait avec zèle, d’un air sérieux; et l’aigre biniou déchirait l’air de sa mélodie nasillarde. Un peu à l’écart, une jeune fille, en coiffe de Kemper, se promenait en mordillant un brin de bruyère; et son long col de lait, cerclé d’un velours noir d’où pendait une croix, semblait parfois secouer une pensée importune.