—C’est qu’ils pourrissent, mon brave Yawen.
—C’est donc vrai?...
—Rien de plus vrai. Les morts s’ennuient là-dessous... Voilà pourquoi ils reviennent... Ou bien, ils sont dégoûtés,—continua le jeune homme, avec un singulier mélange de conviction et d’ironie. Je me dis toujours qu’ils doivent faire des efforts désespérés, pour sortir de cette pesante ordure... Il doit y avoir quelque chose comme cela... Un mystère misérable... Vous autres, vous voyez les morts en chair et en os, sur la terre. Et moi, je pense à ce qu’ils sont; et, comme je pense, en moi-même je vois. C’est toujours la même tristesse...
Il leur parlait moins, qu’il ne s’entretenait avec lui seul.
—Ainsi, une femme est peut-être assise, là-bas, sur la pierre, au pied du phare... la tête penchée; et sur sa poitrine nue, elle cherche de quoi elle souffre... Car elle est déchirée... Elle touche le bout de son sein, et à la place elle voit une grosse araignée brune, qui va et vient de sa peau à son cœur, à chaque battement... et elle crie... mais personne ne l’entend... Qu’en dites-vous, Crozon?
—Une âme souffrante, celle-là, monsieur...
—Non, c’est une idée.
Une morne tristesse tombait dans la chambre, où rougeoyait la braise sous l’âtre noir. Les ombres de ces hommes vacillaient sur le mur, au gré des flammes tremblantes; et on les eût dites de suie, comme les pans fumeux de la cheminée. Et c’était sans doute un étrange spectacle, de ces vieux marins aux yeux inquiets, écoutant la rêverie de ce jeune homme soucieux et pâle... On pourrit, et il y a des revenants...
Ils ne le comprenaient pas; et il en était aise; mais ils ne le sentaient pas si loin d’eux qu’on l’eût supposé de bonne foi; et ils avaient un peu peur de lui, peut-être.
—Hon! monsieur André, vous me feriez souci. Je vous demande pardon; mais je n’aime guère de vous entendre parler noir, comme cela.