Guillaume ne riait plus: il essaya pourtant; il haussa les épaules, et s’étant secoué, il s’écria d’une voix trop forte:

—Ha, il est temps d’aller dormir, ha!

Ils se levèrent; ils souhaitèrent la bonne nuit à leur hôte; et s’en furent. Il les entendait pousser la porte, et fermer la barrière à l’écrou. Ayant ouvert la fenêtre, il vit leurs ombres dans la nuit épaisse. Bientôt les buissons parurent s’animer et se mouvoir lentement...

La mer pleurait mollement; et les ténèbres ondulaient comme si elles avaient été gluantes... Il s’enferma dans la salle, et donna un double tour de clé à la porte. Puis il s’assit devant le feu; et longtemps, il resta là, rêvant, et n’osant pas tourner les yeux.

LIX
PONT-L’ABBÉ

En divers temps.

Pont-l’Abbé est charmant. Pont-l’Abbé est fantasque. Pont-l’Abbé ne ressemble à rien. On s’y dirait à la fois, qui sait comment, en Sicile, en Irlande et en Suède. C’est une petite ville à souhait, pour en faire la capitale d’une principauté paysanne et chimérique. Elle est rustique; elle est gaie jusqu’à la folie; et tout de même elle prend un air tragique, selon les jours. Les armes de l’ancienne baronnie, qu’on rencontre à chaque pas, ont des couleurs assez parlantes: «d’or, au lion de gueules», qui rappellent, en leur langue héraldique, la lumière et le sang. Et la devise du Pont: HEP CHANG, qui est à dire: SANS CHANGER,—par bonheur ne ment pas encore.

Pont-l’Abbé a d’immenses places et de petites rues étroites. Tantôt, il y a foule à Pont-l’Abbé; et tantôt Pont-l’Abbé est vide. Parfois, la ville paraît grande; et parfois, il semble qu’on en ait fait le tour d’un seul coup d’œil. On y a le sentiment exquis de l’immuable et du caprice; et l’on sourit au paradoxe de les goûter ensemble.

On peut, ici, ne pas entendre un mot de français, si l’on veut. Pendant les fêtes de la Tréminou, qui durent trois jours, la ville est une fille folle; mais son délire de plaisir n’est point pareil aux autres: il reporte l’esprit à des temps très anciens; cette folle est paysanne et bretonne: on dirait que cette ville en fête ne compte pas un bourgeois. Elle a les lèvres barbouillées des Ménades, et leur rire de pourpre; elle bondit, et l’orgie puissante de la nature, l’âme païenne de l’instinct font le rythme de la danse. On a la sensation si rare de vivre un moment dans un royaume inconnu; et c’est à Pont-l’Abbé, comme en certaines bourgades d’Ombrie ou de Toscane, que l’on pense avec délices trouver ce qu’on ne trouve pas ailleurs, et que bientôt on ne trouvera plus.

Les hommes ont un costume qu’on ne rencontre nulle part, brillant et bizarre. Les femmes portent trois jupes en étage, et une coiffe pointue qui rappelle les symboles et les cultes orgiaques de la vieille Asie. Les broderies jaunes, la coiffure, les mœurs, tout ici est singulier et semble plus ancien que la Bretagne, elle-même si parfumée d’ancienneté. Ici, le peuple est rieur,—ou morne, violent, mystique et sensuel: ces paysans doux et polis, à l’ordinaire, sont quelquefois maîtres en raillerie; capables de souffrir bien des maux, le plaisir les déchaîne. Les femmes ont dans toute la Bretagne, et surtout à Kemper, la réputation de folles amoureuses. Les Bigoudens[K] sont à ce point particuliers parmi le reste des Bretons, qu’on leur prête une origine différente, presque fabuleuse: les uns les font descendre des Phéniciens: Tyr aurait envoyé une colonie sur ce point de la côte; les autres les rangent au nombre des Mongols. D’autres, encore plus incroyables, prétendent voir dans la Phénicie une colonie bretonne, et se demandent si, par hasard, Jésus-Christ n’était point de sang breton: sainte Anne d’Auray en serait sans doute bien contente. Rêveries, où il faut voir pourtant le caractère singulier de ce petit peuple au milieu de la race. Mais quoi? les clans bretons diffèrent entre eux, à l’infini.