Le climat de cette terre est délicieux; et comme à Roscoff en Léon, il n’est rien ici que l’on n’obtienne de la culture. C’est l’île de Wight de la France; et sous la cloche du ciel marin, chargé des vapeurs atlantiques, le sol garde presque en tout temps la tiédeur d’une serre. La violence de l’Océan y aidant, voilà qui explique l’ardeur des passions. A Penmarc’h, aux bouches même de l’ouragan, quelqu’un a eu l’idée non commune de planter le roc en vignoble.
En Pont-l’Abbé les masures sont moins propres, sans doute, que les fermes de Hollande, et non moins sales que les fermes en Écosse; mais quoi, est-il rien de si sordide que les bouges où vivent, l’hiver, les pauvres des grandes villes. Les bêtes, du moins, ne couchent pas, dit-on, à Paris ni à Londres, avec les gens. Est-ce si sûr? Il n’y a pas que les animaux domestiques. Il est aussi des hyènes, voire des pourceaux à deux pattes.
Sur l’espace de quelques lieues carrées, l’on trouve presque toutes les sortes de nature: la campagne bretonne, si verte et si sérieuse, les cultures et les landes tournent à l’entour de la petite capitale, comme l’idylle autour d’un plus grave sujet. De tous côtés, beaucoup de vieilles murailles, à l’air ardent et passionné; et des ruines tragiques. La mer de Loc Tudy semble une calme et voluptueuse lagune d’Océanie, sous un ciel tendre; et l’océan de Penmarc’h est le roi des épouvantements: là règne la fureur; les rocs sombres paraissent figés, roidis dans la terreur que leur cause le combat éternel d’un ciel gros de menaces, et des vagues sinistres. Plus terribles encore la désolation de Plovan, où se penche l’œil vide de la mort, la grève de Saint-Vio et le désert anxieux qui miroite le long de la baie d’Audierne: en quel lieu le ciel a-t-il plus souvent la triste féerie que peuvent seuls connaître les pays d’eaux stagnantes, et dans les sables les yeux hagards des mares rêveuses?
Certes, une terre semblable est faite pour les poètes: car ce sont des poèmes, tous les vrais paysages, ceux où l’ordre des émotions est ménagé par un divin artiste, qu’elles soient humbles ou grandioses, discrètes ou splendides,—depuis l’accord froid du matin jusques aux chaudes harmonies du soir. Il n’est donc pas étonnant que le pays de Pont-l’Abbé ait encouru le mépris des médecins: la réprobation des docteurs en économie pèse sur les œuvres naïves de l’artiste divin, il faut en prendre son parti. Ils l’ont condamné au nom de la science, du progrès, de la banque et de l’hygiène, cette femelle de Moloch et plus impitoyable que lui. Les apothicaires de la raison se sont grandement indignés contre Pont-l’Abbé: car toute beauté est déraisonnable.
Mais quoi? Le soleil y rit; et côte à côte avec la joie violente, sous une tente grise la mélancolie y demeure.
LX
LE VOYAGEUR
A Pors-Carn, en venant de P. 17 novembre.
Je les vis, de loin, sur la place déserte, grise et triste après ces cinq jours de tempête, comme les marches usées, au crépuscule, qui mènent au seuil de pierre d’une très vieille église.
Ils étaient neuf ou dix hommes et deux femmes, qui formaient un cercle sombre, que bornait la mer presque noire. Un enfant et un chien tournaient à l’entour. Le chien, ayant aboyé, d’un coup de pied on le fit taire. Ils étaient tous silencieux; ou, s’ils parlaient, on ne les entendait pas.
La clarté fumeuse d’un matin de brumaire traînait sur la côte basse. Là, les sables font un damier avec les mares; et le regard louche de la journée humide était pareil à celui d’un infirme qui mendie, et qui épie, hargneux derrière sa taie, la main qui va lui faire l’aumône. Tous ces hommes arrêtés paraissaient être des pêcheurs, venus du bourg caché derrière les roches; et un canot était échoué au fond de la baie. Ils devaient rentrer de la pêche, ou être allés en mer à l’aube; ils avaient encore leurs bottes et les jambières de laine noire, à carreaux blancs; ils étaient vêtus, les uns de tricot bleu, les autres de cette toile cirée, que le temps a rougie, et qui a les reflets tantôt du sang coagulé, et tantôt du sang qui coule. Une des femmes n’était pas du pays: venue de l’Ile, l’ouragan l’avait sans doute retenue sur la Grande Terre. Sa coiffe noire lui battait les tempes, comme fait le corbeau qui s’élève.