Cette conquête est d'une autre grandeur et d'une autre fécondité, que la domination telle quelle. S'emparer d'autrui et du monde, misère près de la puissance qu'il faut pour leur donner la vie et les sauver.


Voilà le magnifique courage de la vision, que seuls les Russes ont eu avec nos Français. Ils ne font pas un pauvre choix dans les passions humaines: ils les considèrent toutes. Ils ne feignent point de croire que les amants n'ont point de lèvres. La profondeur du sentiment russe, et la puissance de l'esprit français: les deux ailes à l'essor de la nouvelle connaissance.

Il n'est pas de profondeur sans un rêve fervent de l'éternel. La profondeur est sous-jacente au sentiment, et non à l'intelligence. La profondeur est le privilège de l'âme religieuse, et de cette âme seulement. Il n'y a pas de vérité religieuse. Mais le sentiment religieux a sa connaissance. Quelle intelligence forte ne cherche pas une relation de soi à l'univers? Mais ce n'est rien d'en avoir l'idée: elle n'est qu'un chiffre. Il faut en avoir le sentiment. Et telle est l'âme religieuse. Après bien des routes et des chutes cruelles, l'âme religieuse se fixe dans l'amour: là est son lieu, et sa conquête; là, sa force et la vocation de sa puissance; là serait son repos, s'il en existait un. Dostoïevski n'a pas manqué la couronne promise à l'amour errant. Il est entré au port de la recherche idéale.

La réalité! font-ils; la réalité! Hé, oui! Nous savons, nous aussi, qu'il n'y a point d'arbre sans le sol qui le porte, sans fumier ou sans terre. Mais s'il ne quittait jamais le sol, s'il n'était pas ce qui s'évade du fumier et ce qui sort de la terre, l'arbre ne serait pas l'arbre; et sa racine même pourrirait.

Les grands Français ont toute la force dans l'esprit. La plupart, ils n'ont pas la profondeur, qui est si naturelle aux âmes religieuses. Ils ne l'ont plus, du moins. Car, ils l'eurent, ceux qui ont dressé les cathédrales sous le ciel. Le grand Flaubert m'y fait penser, ce prince de néant. Il est sec, et il sème les cendres. De là, les sables et les salins cuisants de son œuvre: toutes les lignes sont belles, et l'on y respire à peine, dans un vent d'éternel ennui. Flaubert est un génie mortuaire. S'il a du cœur, comme je crois, il n'en a pas pour la vie. Et tout ce qu'il en a, d'ailleurs, il l'étouffe: il tâche à être sans amour, comme le monde de son intelligence; et il y réussit.

L'amour de Dieu, ou la charité que je veux dire, quel nom qu'on y donne, implique toutes les autres amours. C'est l'amour de Dieu que Dostoïevski respire. Et le peuple russe avec lui. On doit avoir foi au peuple russe, sur la foi de Dostoïevski.

Dostoïevski, victime des puissances, parle pour les puissances: la tyrannie, la police, l'église, les riches. A ses yeux, tout le mal qu'elles peuvent faire, est compensé, de bien loin, par l'action qu'elles ont sur l'âme humaine: elles en provoquent l'excellence, en y prodiguant la douleur. S'il finit par les défendre, ces puissances mortelles, j'y vois un triomphe de l'affirmation. Dostoïevski connaît son peuple par soi-même. Toute révolte de la race déchaîne son instinct d'aveugle destruction et d'anéantissement. Le joug, qui lui fléchit la tête jusqu'à terre, la garde étroitement de l'anarchie. La tête russe nie. Sa liberté tourne aussitôt en négation affreuse. La race des Russes obéit et souffre avec excellence. Elle se rebelle et se fait justice avec infamie. Cette race ne peut aller à la perfection que par les voies de la douleur. En un mot, elle ne veut choisir qu'entre la foi mystique et le néant, entre l'amour de Dieu et la haine de la vie.


Dostoïevski, maître en toutes passions, et tenant toutes les clés de l'abîme, ferme les portes du néant. Tenté de toutes négations, il ne détruit rien et il affirme. En Dostoïevski, j'admire un Nietzsche racheté.