Je ne crois pas aux Prométhées qui perdent la tête sur le rocher. Mon Prométhée fait peur à Jupiter même, qui s'imagine de l'avoir bien cloué. Je ne ferai pas crédit à des dieux, qui finissent à quatre pattes, dans un asile. Et si la foudre me frappe, dussé-je tenir bon contre elle, le ciel me soit témoin que je ne me serai pas vanté.
Tout ce qui est mort et négation dans les philosophes, Dostoïevski l'a surpassé; mais telle est sa grandeur, qu'il monte d'un degré encore. Il porte à la rédemption l'accablement de nos fatalités. Si je l'ai peint comme il est, je ne sais; mais jamais, il me semble, on ne mesura mieux la distance qui sépare la mortelle théorie de l'œuvre vivante, et le penseur sans amour du véritable artiste.
Encore un pas.
Je dirai de Nietzsche et des Anciens qu'ils peuvent suffire au monde de l'intelligence. Mais ils ne pénètrent pas d'un pouce dans le monde du cœur. Ils restent sur le seuil. Et plus ils s'imaginent de faire la loi à l'intérieur de la maison, plus ils l'ignorent. De là, sans doute, la misérable jactance de Nietzsche, qui excède tout ce qu'on peut permettre à l'orgueil de l'esprit; car c'est l'esprit même qui y entre en décadence, et qui marque les degrés de sa chute par des cris. Il ne faut pas que l'orgueil de l'esprit sente la paralysie générale. L'intelligence qui se vante ne trouvera pas d'excuse dans l'abaissement de la folie; mais au contraire, la fin de cette intelligence porte jugement sur toutes les œuvres de sa croissance; et, quoi qu'on fasse, plus elle a tout réduit à elle seule, plus elle subit la condamnation de son propre dédain.
Ce que Schopenhauer est à Spinosa, les grands témoins de la vie le seront toujours à Nietzsche. Et ce sont les grands artistes: les confidents de l'amour. J'en sais plus d'un. Mais Dostoïesvki est le premier de tous, dans le temps: il a prévenu toutes les insolences de Nietzsche. Wagner aussi était là. Il n'y a pas si loin de l'Idiot à Parsifal sublime.
Toute philosophie, d'ailleurs, qui n'est pas un simple jeu de la logique, prend forme dans une œuvre d'art. Il faut sortir de la cage à l'écureuil. Une pensée vivante sur la vie n'a pas d'autre expression qu'un chef-d'œuvre. Les livres de Nietzsche sont des essais au chef-d'œuvre; mais cet Apollon est toujours dans la cage; il fait le dieu, en vrai Phébus d'Université, à bésicles d'or; tout de même, son char est une chaire, et son Pégase une rosse allemande harnachée de lexiques in-folio.
Nietzsche peut servir de guide à l'Enfant Prodigue dans ses routes de jeune homme. Nietzsche est une bonne méthode pour la rébellion. Et, comme à la façon des docteurs, il est ivre de ses principes et tout aveugle sur la vie, il despotise. Par là, il apprend la discipline à ceux qui n'ont point de règle intérieure. De même il satisfait l'instinct de l'art dans les demi-artistes.
Wagner vieillard, qui avait passé par toute négation, ne pouvait que lever les épaules, aux jours de Parsifal, devant ce corybante infatué qui, impuissant à toute création et incapable même de plaisir, lançait contre le monde de l'amour ses vieilles idoles de pierre, son Bacchus, son Apollon, et son trépied. Il nous faut de nouveaux dieux pour posséder la vie. Mais les dieux morts ne ressuscitent pas. Wagner savait que Parsifal est vivant; et si, pour l'offrir au monde, il fallait tourner le dos à un professeur d'orgie logique, il tournait le dos à Nietzsche.
Dostoïevski en eût fait autant, avec le même droit. Dostoïevski est l'homme de la vie, mais non pas seulement dans les livres. Parce qu'il est l'homme de la vie, son monde est le monde de la force, uniquement. Encore les Anciens sont-ils les maîtres de l'action, tandis que Nietzsche est insupportablement l'homme du cabinet et des livres. Par lui-même, il ne sait rien de la vie, rien de l'action, rien des passions; et il donne des lois aux passions et à la vie. Je ne m'étonne pas qu'il soit le prophète des professeurs et le dieu des femmes sourdes qui tranchent de la bonne ou de la mauvaise musique. Les plus rebelles, et qui se flattent de l'être, sont, la plupart, des esprits nés disciples.