Que Nietzsche tienne donc lieu des Anciens et de la vie héroïque aux gens qui ne savent pas lire. Et s'ils n'ont pas compris les Grecs, ni les Italiens du Moyen Age, ni Pascal, ni Stendhal, ni la Révolution, qu'ils lisent Nietzsche, lequel leur fait, de toute cette grandeur, un manuel avec toute la commodité grossière que ce format comporte.
On doit s'arrêter à Nietzsche. Mais on n'est que la moitié d'un homme, si l'on s'y fixe. Il n'est bon qu'aux femmes de lettres et aux jeunes gens.
Raskolnikov et tous les jeunes héros de Dostoïevski savent par eux-mêmes tout ce que Nietzsche pourrait leur apprendre. Mais Dostoïevski ne les déifie pas dans cette demi-connaissance. Il ne veut pas qu'ils se tiennent à cet étage grossier de l'énergie. Il les porte à l'étage supérieur, qui est le palier proprement humain de la charité. Quant au surhumain, c'est un bon mot pour les amateurs d'éloquence. A mes oreilles, il a le son répugnant de l'emphase. Il n'y a rien de plus humain que d'être homme. L'homme est rare sur le marché de Jupiter. Et rien de surhumain n'a de sens qu'à la mesure de l'homme. Sois pleinement homme, si tu veux passer l'homme. Telle est la grande, l'unique vérité.
L'intuition est le lieu de toutes les intelligences.
Il n'est rien dans Nietzsche, qui ne soit dans Dostoïevski. Mais tandis que tout est négation, dans Nietzsche, même ce qu'il affirme,—et lui, d'abord, le malheureux,—toutes les négations, que la douleur de vivre arrache à Dostoïevski, se résolvent dans une affirmation invincible: de la douleur, l'amour conclut, en lui, à la beauté de la vie. Ce n'est pas le: Oui! de la volonté ou de l'orgueil, ce oui glacé qui est le soleil polaire des stoïques; mais l'amour qui, en portant la vie, l'affirme.
Un tel arbre donne les fruits de toute douceur. J'en ai ployé les branches, et je les veux réunir dans la rosée qui les trempe depuis l'offrande de l'aube jusqu'au sacrifice du crépuscule, et même dans l'ardeur de midi.
Dostoïevski pleure avec délices, et ses amis pleurent bien souvent comme lui. Je dirai, pour moi aussi, le mystère des larmes. Dostoïevski connaît la merveilleuse humilité des bonnes larmes. Et certes, il est en elle un grand secret.