LE PORTRAIT D'IBSEN
A FERDINAND BRUNETIÈRE
Je ne vous ôterai point, dans la mort, la part de respect et d'affection que vous avez conquise sur mon cœur rebelle; mais au contraire, je la ferai plus grande, maintenant que vous en avez plus besoin, et qu'au regret de votre perte, mesurant le prix de votre présence, je sens grandir le sentiment de ce que je vous ai dû.
Je revois votre visage amaigri, où le pouce du modeleur impitoyable cherchait la place du suprême coup d'ongle. Dans votre corps dévasté, je retrouve vos yeux qui ne mentaient pas, mais qui commandèrent l'espoir et la volonté de tenir bon à l'angoisse, comme un double feu sur des ruines.
Vous aviez, à la fin, les traits d'un saint moine, rompu par les austérités. Or, vous étiez décharné par les jeûnes de la fièvre et les insomnies de l'éternel combat. Il n'y a point d'ascète plus laborieux que le malade qui, sans se lasser, résiste. Mais vous étiez né pour la lutte, comme tant d'autres pour fuir.
Votre fièvre militaire faisait penser à un guerrier, dans une place assiégée par l'ennemi qui ne pardonne pas. Tout parlait en vous d'une tristesse qui se tait et d'un vouloir que rien ne doit abattre. Et vous aviez aussi le voile résigné, la cendre du vieux prêtre, qui a reçu le mot d'ordre pour la nuit et qui se soumet.