Pendant dix siècles, ce pays fut à peine moins étranger à l'Europe que la Laponie ou l'Islande. Les mœurs y furent celles des clans, jaloux les uns des autres; nulle unité; ni le sens de l'État, ni l'audace d'une pensée originale; point d'art: car la Cité est le premier étage du bel ordre où l'église de l'art se fonde. Et, malgré tout, une manière de génie moral: ces villages lisaient la Bible; l'on y était théologien, raffiné en règles de conduite, comme à Athènes ou en France on put l'être en beau langage. L'inclination naturelle des Normands aux cas de conscience, en pays réformés, de tous les laïcs a fait des docteurs en théologie. Le goût des procès est la forme goguenarde, le goût de la procédure morale et de la casuistique la forme grave du même tempérament. Le drame où les idées plaident les unes contre les autres, où les grands partis de la conscience sont aux prises, devait bien tenir son poète de cette race disputeuse, et qui n'aime pas les idées pour elles-mêmes, mais pour les voies où elles font entrer les lois et la conduite. Corneille aussi a mis les débats de la politique sur le théâtre. Depuis, et même sur la scène française, on trouve partout plus d'avocats que de héros; mais dans Ibsen seulement les causes sont vivantes.

Solitude

Ibsen est né ardent, violent, sensuel et passionné. C'est la force des grands artistes, dans le Nord, que violence, ardeur, passion, ils ne peuvent s'y livrer. A tous les torrents de l'âme, les mœurs opposent une digue rigide. Le flot se creuse un lit; presque toujours l'eau croupit; ce n'est plus qu'une mare. Mais, parfois, un large fleuve s'amasse; il sait se donner cours, et la puissante inondation se prépare.

L'ardeur de l'homme dort et se concentre. Le silence est la matrice où la passion prend forme. L'avortement est innombrable; mais, quand la gestation heureuse arrive au terme, il en sort une créature vraiment grande. Les peuples qui jouissent de la vie en dilapident la joie; c'est un or qu'ils prodiguent. Les gestes et les paroles de la foule épuisent le fonds commun: il n'est plus réservé, par droit d'aînesse, à la fortune de quelques maîtres. Le peuple du Nord, qui se tait et fait son épargne pendant mille ans, la lègue à un seul homme. Quel réveil et quelle action! Quelle solitude, aussi! Qui comprendra cet homme? Dans le Midi, les peuples valent mieux que leurs héros, peut-être; ces foules sont belles, éloquentes, héroïques. Ils sont plus avancés dans le bonheur et la perfection, qui pour l'usage commun ont nom: médiocrité. Dans le Nord, un seul homme, de temps en temps, confisque le trésor et vit pour tous les autres: Humanum paucis vivit genus.

Combien cet homme est seul, et qu'il doit m'être cher, par là, dès que je l'ai connu! Ibsen a longtemps erré en exil, comme Dante; mais, l'un ou l'autre, qu'auraient-ils fait dans leur pays? Ils étaient bannis de naissance. Et Ibsen un peu plus encore, homme à se bannir. Ses livres mêmes ne le rapatrient pas. La langue littéraire de la Norvège diffère beaucoup de la langue parlée: le norvégien d'Ibsen n'est que le pur danois. Sa langue passe pour la plus belle de la littérature scandinave; elle est brève, forte, précise; tendue à l'excès, et d'une trempe métallique; elle abonde en ellipses, en raccourcis rapides; mais elle est aussi claire et aussi harmonieuse que le danois puisse l'être. Si loin que soit l'Italie de la Norvège, le style d'Ibsen me rappelle celui de Dante; ce n'est qu'une impression; et je sens assez tout ce qu'on y pourrait opposer. Mais, dans les deux poètes, que d'ailleurs tant de traits séparent, il y a la même volonté de tout dire en peu de mots; le même ton âpre, la même violence à bafouer; la même force à tirer des vengeances éternelles. Dante, toutefois, sculpte dans le bronze; et Ibsen, dans la glace. La forme de Dante est la plus ardente et la plus belle, ailée de feu et de passions; la forme d'Ibsen, bien plus roide, est la plus lourde d'idées et qui va le plus loin dans la caverne où nos pensées s'enveloppent d'ombre. La solitude d'Ibsen s'en accroît: l'artiste, en Norvège comme en France, est un homme qui ne parle jamais que pour le petit nombre: c'est l'effet d'une langue littéraire, quand l'utile le cède à la beauté.

Il n'y a de société sincère qu'entre ceux qui parlent également mal leur langue. Quant aux autres, chacun ne la parle bien que pour soi. Il n'est pas de beau style commun à deux hommes: comme la grandeur même, le style fait la prison[12].

[12] Voici les œuvres d'Ibsen dans leur suite. Je laisse de côté ses essais de drame historique et de comédie, quand, jeune homme, il n'avait pas encore quitté la Norvège: le dernier en date, les Prétendants à la Couronne, 1863, est de bien loin le plus fort et le plus épique; il rappelle assez souvent les chroniques de Shakespeare. Mais le génie d'Ibsen n'était pas là, et nullement dans l'histoire.

C'est, d'abord, trois drames philosophiques, où Ibsen, de quarante à quarante-sept ans, rompt avec tout le passé de sa race et toutes les idées de son temps.—Brand, 1866, où le monde chrétien fait un effort suprême et inutile; Peer Gynt, 1867, où la nature se justifie; Empereur et Galiléen, 1869-1874, où le monde antique et le monde chrétien en présence, vaincus tous les deux, sont obscurément pressés de s'unir pour donner lieu à une société future.