Puis, douze drames modernes, où de cinquante à soixante-dix ans, Ibsen fait la guerre à toutes les formes de l'institution et de l'hypocrisie sociales. Il s'engage dans la lutte plein de foi et d'enthousiasme, croyant de toutes ses forces à la vertu universelle de la liberté: tout le mal est dans l'obéissance et le mensonge. Il s'attaque donc à la société présente au nom d'une cité idéale, dans les Soutiens de la Société, 1877, les Revenants, 1881, l'Ennemi du Peuple, 1882, le Canard sauvage, 1884, Rosmersholm, 1886, et le Petit Eyolf, 1894. Il s'occupe surtout du mariage et des femmes dans Maison de Poupée, 1879, la Dame de la Mer, 1888, et Hedda Gabler, 1890. Mais de bonne heure il doute cruellement de guérir le monde malade, et des remèdes qu'il lui offre. Il se met alors en scène sous divers noms: trois de ses drames sont d'amères confessions, des auto-tragédies héroïques, où le héros, sans accepter sa défaite, est toujours un vaincu: Solness le Constructeur, 1892, Jean-Gabriel Borkmann, 1896, et Quand nous nous réveillerons d'entre les morts, 1899. A tel point que toutes ses œuvres de la fin semblent le contrepied des premières: Rosmersholm s'oppose à l'Ennemi du Peuple, le Canard sauvage aux Revenants, Hedda Gabler à Maison de Poupée, Solness le Constructeur à la Dame de la Mer, J.-G. Borkmann à Solness même, et enfin Quand nous nous réveillerons d'entre les morts, comme une négation décisive, à tout.
Rhétorique du Nord.
Il y a quelquefois dans Ibsen un rhéteur, qu'on s'étonne d'y voir.
Par tout le Nord, il règne une rhétorique d'esprit, qui répond à la rhétorique de mots en faveur au Midi. Celle-ci se moque de celle-là; mais l'une vaut bien l'autre. On est rhéteur d'idées comme on est rhéteur de phrases; comme on bâtit sur de grands mots vides, on fait sur de hautes pensées; mais la fabrique, ici et là n'est pas moins vaine.
Les personnages d'Ibsen s'enivrent de principes, comme ceux de Hugo d'antithèses. Si Ibsen n'était pas un grand peintre de portraits, il semblerait bien faux; on ne croirait pas à la vérité de la peinture, si l'on n'y sentait la vie des modèles. Les rhéteurs de morale sont les pires de tous; car ils sont crus. C'est pourquoi la sincérité dont le Nord se vante est souvent si fausse. Là-haut, ils se font un intérêt de l'intelligence ou de la morale, et c'est ce qu'ils appellent l'idéal. Ces hommes et ces femmes, à tout propos, revendiquent le droit de vivre, d'être libre, de savoir et d'agir: c'est, dans l'ordre de l'intelligence, la même rhétorique que celle des démagogues dans l'ordre de la politique. Au soleil, ces révoltes de la neige passent pour ridicules et sans raison. Et, sous la neige, c'est l'éloquence du soleil qui passe pour inféconde et très creuse. Il faut toujours qu'un bord du monde tourne le dos à l'autre, pour se croire seul du bon côté, et qu'une partie de la terre se rie de l'autre partie, pour se prendre elle-même au sérieux. Chacun s'estime davantage de ce qu'il mésestime.
L'abus de la conscience et du libre esprit n'est qu'une rhétorique. Toute éloquence qui se prend elle-même pour une fin n'a ni force ni preuve.
La vie n'a pas plus de temps à perdre aux bons mots qui ne finissent pas, qu'aux actes désordonnés d'une conscience qui prétend à la nouveauté, et se révéler nouvelle à soi-même tous les matins.
Excès de conscience, manque de conscience. A force de scrupules, on agit aussi mal que faute de scrupules. Quant à celui qui agit pour agir, il ne se distingue en rien de celui qui ne parle que pour parler. Les gens du Nord, s'ils le savaient, s'en feraient peut-être plus modestes.
Ni la conscience, ni l'action, ni le discours ne sont des panacées à tous les maux humains: car là, comme ailleurs, c'est le sens propre, presque toujours, qui seul s'exerce. J'entends que l'égoïsme ait de bonnes raisons pour lui-même, et lui seulement. Mais il ne faut pas que l'égoïste se prenne pour un principe, et se donne pour un exemple.