Qu'on rejette tout l'ordre de la Cité, soit; mais, le faisant, qu'on ne s'imagine pas d'être le bon citoyen ni l'espoir de la Cité nouvelle. C'est mal se connaître; c'est être dupe; et bien pis que de duper. Les plus grands rebelles, qui font dans l'État la meilleure des révolutions, ne doivent point prétendre à fonder le nouvel ordre sur les bases du bien et de la vérité. Ou, s'ils l'osent, et même sans parler de vérité absolue, il y a de quoi sourire.
Il n'est pas sûr que la meilleure révolution ne soit pas aussi la pire. Elle est nouvelle, c'est ce qu'elle a de bon. Mais les héros de morale ne l'entendent pas ainsi. Ils sont sûrs d'avoir raison, jusqu'au délire.
On parle magnifiquement de la conscience, et on oublie de se dire qu'on ne pense peut-être qu'à soi. Il y a pis: on l'ignore. La jeune Norah, pour donner une leçon de respect à son mari, se rend à peu près trois fois infanticide. La rhétorique de Médée n'enseigne pas, du moins, la morale aux femmes mécontentes. Voilà bien les rhéteurs d'idées: à les en croire, ils ne visent que le droit de tous les hommes, la vie, l'honneur, le droit des femmes, le droit de la conscience. Et, au bout du compte, c'est un homme qui a mal au foie, ou qui a été trompé dans son ménage; une femme qui s'ennuie à la maison, et qui veut voir du pays.
Quelle rage de s'en prendre aux lois et aux idées? Elles ne sont que la forme de la vie. Dans le fond, il n'y a que des passions. Mais personne n'ose le dire, ni surtout qu'on les veut sans frein. Ibsen a eu cette audace, à la fin, lui pourtant qui n'avait reçu de son temps et de son pays qu'une foule insupportable de masques, de principes, de passions voilées, méconnaissables à elles-mêmes.
Les formes et les lois ne sont que les freins, mis aux passions d'un seul par l'intérêt de tous les autres. Quelle folie de tant prêter d'importance aux modes changeants de la vie humaine, et si peu à la nature et aux appétits incoercibles des hommes! On bavarde à l'infini là-dessus dans le Nord,—et bien trop gravement. On ne vous y tue pas un homme pour une pomme,—mais pour un principe.
II
IMAGE D'IBSEN
On doit rendre à Ibsen l'hommage de sa solitude. Qu'il soit unique, puisqu'il est seul.