[25] Cf. Quand nous nous réveillerons d'entre les morts.
Solness invoque le Tout-Puissant, dans sa détresse. Je puis bien ne croire à rien, mais non pas faire que je me passe de croire. La force religieuse d'un esprit marque son envergure. La religion est l'étendue de l'âme, et comme elle, s'espace dans ce sombre univers. Plus la religion s'éloigne de nous, plus il nous appartient d'en sentir le manque et d'en souffrir. La vie éternelle est la grande maladie dont nous ne pouvons guérir. Pour la foule des hommes, la religion est tout ce que les âmes bornées et les esprits vulgaires ont d'espace et de vue. Je plains ceux pour qui il n'y a pas de mystère: ils n'ont de mystère pour personne; et aussi peu de vie, à proportion. Que pèse, ici, un peu plus d'intelligence, ou un peu moins? Une sotte vanité, et l'ignorance du fond ont donné seules quelque prix à ce qui en a si peu pour vivre.
Le moi est le profond pessimiste: car il est le seul.
Le plus malheureux est le plus seul, si grand soit-il, ou se vante-t-il d'être. Et celui-là veut vivre; il s'y attache d'une étreinte désespérée, d'une ardeur si violente, qu'après tout elle est basse: il est tout ventre, et tout affamé pour cette nourriture unique et sans pareille.
Plus l'homme est heureux, plus il lui est facile de mourir. Heureux et confiant, cet homme est un enfant qui joue: il ne croit pas à sa mort; il ne la pense même pas. Il ne croit qu'à l'instant; et tout instant est vie. Étrange ironie que plus on ait de bonheur, et moins l'on se sente.
L'homme tout en soi, jusque dans l'excès de la joie, médite continuellement la mort. Ainsi il ne peut la souffrir. L'ombre seule, le soupçon, le nom lui en est horrible. La lumière du jour en est obscurcie; le soleil en est éteint à midi. La pensée cruelle frappe soudain au cœur, besaiguë affilée qui, après avoir tranché dans le vif de l'espérance, transperce le sentiment même de la possession.
L'homme de foi joue au soleil, dans la pleine nuit. Je ne sais point ce qu'elle est, ni où elle se fonde, cette religion: mais certes elle est une bonne lumière pour une foule d'hommes. Elle ôte toute créance à la mort. Je juge de la foi là-dessus. Elle rassure l'agonie, comme une mère apaise la nausée d'un enfant qu'elle purge. Voilà ce que j'en suppose. J'ai lu ce texte dans les yeux de quelques hommes. Comment n'admirer pas la main qui l'a écrit?