VI

LA NUIT A LA FIN DU JOUR

Pour qui vient du Nord, l'Italie est la révélation d'un monde où la joie est permise. Ce que le rêve a conçu dans le vide a donc son lieu quelque part sous le ciel? L'Italie enseigne la joie de vivre, parce qu'elle fait croire à la beauté d'être libre: c'est le pays où il semble possible d'aller tout nu, sous les orangers, sans prendre froid. L'accord du rêve avec les faits, tel est, d'abord, le prestige de l'Italie; l'artiste pense y retrouver une patrie perdue: il y découvre l'harmonie.

Je me représente Ibsen à Rome. Il y était, comme il avait quarante ans; encore un peu, et il serait dans le plein de ses forces. On m'a montré sa maison retirée et paisible. Il vivait dans le soleil; il lui semblait surprendre le secret de la nature, et qu'elle vit dans le plaisir. C'était avant l'entrée des Italiens dans la ville fatale, où toute ambition doit trouver son terme, et où nul palais ne se fonde qu'il n'y marque la place d'un sépulcre. A cette époque, Rome était encore le plus noble oratoire de la méditation; le tumulte n'y avait pas pénétré, ni cette foule qui prend pour une fumée de gloire la poussière qu'elle piétine, et qu'elle soulève du pavé. On m'a vanté cette vie sans événements et sans bruit, si calme et si profondément lumineuse que Rome offrait alors aux hommes en exil. La liberté y régnait; car il n'est de vie libre, que celle où il ne se passe rien. L'Italie a gagné Rome; et l'homme l'a perdue. A tous, elle ouvrait un grand asile, égal à l'espace désert de son horizon.

Pourtant, s'il est plus facile de croire au bonheur, ici qu'ailleurs, à la longue il n'est pas moins vain, ni moins ridicule. La lumière romaine éblouit; mais trop de clarté, aussi, aveugle.

Le rêve de la lumière

L'identité de la force et du droit est évidente pour la raison. Il n'y a point de victimes dans le monde; il n'y a que des infirmes et des anémiques. Pour l'esprit, l'ignorance est une anémie. Comme on donne de la viande crue et du fer aux sangs pauvres, que les faibles se nourrissent de rancune et de révolte: ils s'en feront plus forts, s'ils peuvent l'être; et ils seront libres, quand ils auront la force.

La force est sainte: elle sert d'assise à la cité nouvelle. Au besoin, il faut être cynique dans le culte de la force. On l'a toujours servi, mais sans oser le dire. Ibsen invite les hommes à la franchise, dans la parole et dans l'action. Où la vérité importe, rien n'importe que la vérité. D'ailleurs, la vérité est toujours cynique pour le mensonge. L'audace est la vertu des rebelles. Que les femmes ne craignent donc point d'être cyniques, elles qui n'ont pas craint jusqu'ici d'être faibles. Elles auront assez de pudeur, si elles ont la force de se rendre libres.

Il y a eu un temps, de la sorte, où Ibsen voyait une hypocrisie haïssable partout où la force dissimule son droit, et partout où la faiblesse ne revendique pas le sien d'être rebelle. Ainsi la lumière donne la fièvre à la campagne de Rome et sur ce désert prodigue la magie du sang et de l'or! Dans la vapeur des marais, une moisson héroïque se lève. Ce n'est plus même le mirage d'une plaine féconde, qui promet de la vigne et du blé: c'est la propre illumination des rêves qui n'ont point d'ombre, où la volonté n'appelle plus son objet, mais se jette à sa rencontre, s'en croyant appelée.

Voilà comment cette Campagne, non moins qu'aux héros, est si chère aux vaincus. Tous y goûtent la défaite, au sein de l'irrémédiable défaite, l'écoulement des siècles. Elle les console dans la condamnation sans bornes de toute grandeur. Les malades de la volonté s'endorment ici; et les possédés de puissance s'y enivrent d'insomnie. Comme à Ostie la pierre même se délite, la volonté qui se brise, à Rome, se liquéfie en lassitude; mais au Forum, les colonnes, vieilles de deux mille ans, poussent la terre d'un front têtu, et sortent de la poussière. Le poison de Rome, endort les cœurs faibles pour jamais, et ranime la folie des puissants.