[32] Lettre du 16/28 octobre 1869.

La dette a été son Tartare: il n'en est jamais sorti. Après Crime et Châtiment, déjà célèbre, il a dû fuir la Russie pour se soustraire à la prison. Il a erré six ans à l'étranger, sous le fouet de la dette. Exil, pour un homme comme Dostoïevski, peut-être plus dur que son temps de bagne en Sibérie.

Ce sont les dettes qui lui arrachent les aveux pitoyables dont ses lettres sont pleines. Elles le pressent; elles l'épouvantent; il ne fait pas un mouvement qu'il n'en sente la gêne aux entournures, pas un geste qui ne les envenime. La dette est toujours là, pour l'empêcher de satisfaire aux plus humbles besoins qui le tiraillent. Dans sa correspondance, il n'est question que de roubles, de prêts, d'avances, de gages. «Je rendrai tant; j'aurai tant; il me faut tant.» Voilà le nœud de ses convulsions. «Je vous supplie! Pour l'amour du ciel! Au nom du Christ! Pour l'amour de Dieu!» Il y a des lettres où ce cri du mendiant revient jusqu'à neuf fois[33]. A tout instant, il se prosterne, atterré par la peine: «Je suis au désespoir. Je suis perdu.» On tremble de sa propre impatience; on a les nerfs tendus d'attendre avec lui. «Au nom du ciel, répondez-moi! Une réponse immédiate, pour l'amour de Dieu!» c'est la prière qu'il répète dix fois, cent fois, mille fois, à toutes les pages.

[33] Lettres de juillet 1856.

Et la misère des misères n'est pas de jeûner, ni de manger son pain sec au chevet d'une femme malade. Il peut y avoir pis; qu'il faille gagner ce pain de chaque jour avec son âme, quand on est plein d'œuvres qui n'ont point cours. La plus noire infortune n'est pas de souffrir, tant qu'on peut suffire à la souffrance; mais d'être dans les chaînes, quand il faut vivre en Tantale, séparé de son art par la maladie et tous les vils soucis de la vie quotidienne: ils font la vie d'autant plus abjecte qu'elle devait être plus grande. «Comment puis-je écrire, tandis que je meurs de faim[34]?» demande le malheureux; «et là-dessus, qu'exigent-ils de moi? ils exigent de l'art, de la pureté poétique, sans effort, sans délire; ils me donnent Tourguenev, Gontcharov et Tolstoï pour modèles! Qu'ils voient donc la condition, moi, où je travaille!» Et, pour conclure: «Toute ma vie, j'ai dû travailler pour de l'argent; et toute ma vie j'ai continuellement été dans le besoin, à présent plus que jamais[35]

[34] Lettre d'octobre 1869.

[35] Lettre du 26 février/10 mars 1870.


Voilà bien le cri de toute une vie. Voilà Dostoïevski entre la maladie, la misère et le deuil, pendant trente ans. Il lui faut toucher au tombeau pour avoir enfin quelque relâche. Les cinq dernières années, où il rencontre la gloire et une sorte d'aisance, sont la place au soleil, qui sépare de la fosse celui qui fait halte. Pour venir jusque là, un chemin affreux dans les orties et les tourments. Et, une fois sur la terrasse, qu'elle est vite traversée! La main nocturne, dont le ciel infini est la paume, tient l'homme aux épaules et le pousse dans le dos. Encore un pas, et la place dorée tombe à pic dans une marge de nuit, étroite hélas comme un corps d'homme ramené au cocon, mais d'une profondeur insondable.

Ni Tolstoï, ni Tourguenev, ni les autres fameux Russes n'ont connu le sort du pauvre et du malade. Je ne parle pas de l'homme humilié: car Dostoïevski, s'il a dévoré les colères et la rage de l'artiste méconnu, n'a jamais été sensible à la honte du bagne. Un bagne politique, à la russe, est un lieu plein d'honneur. Et d'ailleurs les criminels même, là-bas, acceptant la peine en conscience, ne sont point honteux de leur crime, puisqu'ils l'expient. Pouchkine, Tolstoï, Tourguenev, tant d'autres, ce sont de riches seigneurs, libres de leur temps, en possession de la fortune et de ce bien sans prix: une santé robuste. Ils obéissent à leur fonction créatrice, et rien ne la combat. Le bonheur du poète est là même et non ailleurs.