Dostoïevski n'est pas de loisir. Dostoïevski n'est pas plus libre que la Russie, sa mère. Il est dans les larmes; il est dans les prisons; il est dans les chaînes. On le mène, comme elle, à la potence. On ne lui fait grâce que de la vie. Il échappe au gibet; mais on le réserve à la suite infinie des supplices. Or, il ne s'y dérobe pas. Il ne prêche ni la soumission au mal, ni la révolte. Il ose se prononcer pour l'usage héroïque de la souffrance. Il ose faire choix de l'exercice puissant que le mal propose à notre âme, celui qu'on nous fait et celui que nous sommes tentés de faire. Pour lui et pour toute sa race, il embrasse le parti de l'amour souffrant, lequel, selon moi, est le seul amour, étant le seul qui accepte l'épreuve du sacrifice. Et, dans l'horreur de tout ce qui l'entoure, pour lui-même et pour son peuple, Dostoïevski souscrit à la beauté de vivre.

D'ensemble, c'est une vie hideuse que celle-ci. A peine si l'on peut en supporter l'idée; mais que l'on considère la vie apparente de Dostoïevski comme le moyen de sa vie intérieure: toutes les duretés de la fortune, les injures du malheur, autant de coutres et de socs qui servent, tranchants, au labour de la beauté cachée, et que seul le déchirement du sein devait rendre visible.

Voilà comme en Dostoïevski s'opère la révélation de tout un monde. Tel il est, telle la Russie. De toute nécessité il lui fallait être condamné à mort et qu'il allât au bagne avec elle. Dostoïevski a créé pour nous la Russie mystique, la Russie cruelle et chrétienne, le peuple de la mission, entre l'Europe et l'Asie, qui porte à l'ennui du crépuscule occidental le feu et l'âme divine de l'Orient. Quel roi, quel politique ou quel conquérant a plus grandement agi pour sa race? C'est dans Dostoïevski, enfin, que la Russie, cessant d'être cosaque, se manifeste une réserve pour l'avenir, une ressource pour le genre humain.


II

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De taille moyenne, il était petit pour un Russe. Nerveux et saccadé, il y avait de l'inquiétude en tous ses gestes, une sorte d'attente fébrile. Ou bien, l'action lasse, l'allure lente, il semblait abattu et comme enseveli. Un homme agité ou défait, toujours en frisson, ou en sueur, toujours en peine. Je sens son odeur de peau fiévreuse et mouillée. Mécontent, il paraissait vieux et malade. Et, soudain, le contentement lui rendait l'air de la jeunesse.

On ne pouvait rien remarquer en lui, quand on avait vu sa tête. De tout son corps, Dostoïevski n'était que l'homme d'une tête. Il l'avait grosse, vaste, forte en tous sens: chaque trait violent, puissant, rude même; et l'expression totale, pourtant, pleine de douceur et de finesse.

Le cheveu rare et pâle, couleur de cendre; sinon chauve, dépouillé sur les tempes, et le front très nu, de bonne heure. Ce front n'en paraît que plus grand, haut et large, à deux fortes bosses au-dessus du pli qui le divise, entre les sourcils. Jeune homme, il a dû ressembler au prince Muichkine, qu'il a seulement lavé de toute chair, et décharné jusqu'à le rendre exsangue. La barbe est pauvre, irrégulière, longue d'ailleurs, roussâtre, à reflets gris.