Il a de grandes oreilles, hautes et épaisses, plus longues que le nez. Des poches sous les yeux, et deux fossés de rides, un double ravin des narines aux lèvres. Toute la face est large et maigre, avec de gros plis. A la joue droite, s'arrondit une verrue bien populaire.
Et voici les yeux, qui sont toute la vie. Clairs, pâles, de vieille ardoise, assez reculés dans l'orbite meurtrie, ils sont étroitement bridés du haut, et cousus par la paupière supérieure au sourcil.
Ils sont pleins de tristesse voilée, où perce une pointe de feu, le grain noir de la prunelle, qui tantôt s'éteint dans la rêverie, tantôt luit en vrille. Sous les sourcils froncés, quel regard admirable! Présent, et à l'affût, mais non pas de ce que voit le monde: il cherche la profondeur; il guette l'homme intérieur; il plonge au dedans; il dépasse l'apparence. Il ne tient pas à rien cacher de lui-même, ni ses sentiments, ni ses idées. Avec une attention passionnée, il se donne. Il offre à toutes peines toute la douleur dont il dispose. La souffrance est toujours présente. Dostoïevski est le grand cœur, que je trouve sain malgré tout, parce que la grandeur, selon moi, est la seule santé.
Regard d'un terrible sérieux, et presque dur, tant il surveille, sombre, le moment de bondir sur sa proie. Mais une immense tristesse y réside. Une tristesse religieuse, et quasi populaire: la tristesse de la misère, la tristesse du charpentier qui essaie les bois de la vie, qui fait voler tous les copeaux de la conscience, et qui entasse la sciure pour boire le sang répandu. Voilà l'homme de douleur, s'il en fut un. Et il est bon, même s'il est injuste: ses lèvres le disent, excellentes, épaisses, obstinées et généreuses. La contrariété lui tordait la bouche, d'un mauvais sourire; et la satisfaction du cœur y ramenait une gravité nourrie d'innocence.
La douleur est derrière tous les traits de cet homme.
Pour saisissant qu'il soit, son aspect me séduit moins par ce qu'il montre de l'homme, que par ce qu'il en cache. Le visage de Dostoïevski est un masque, s'il rit. Mais au repos des muscles, quand il médite, le visage de Dostoïevski est le reflet, surgi dans l'ombre, d'un autre visage tourné au dedans. Caractère étrange, d'une intensité rare: l'homme visible est le spectre de l'homme intérieur.
De là, que tout est douleur sur cette figure: le grand front, aussi haut que vaste; la ride entre les deux sourcils; les petits yeux aigus et couverts, qui s'enfoncent sous la brume des peines, enchâssés au cercle des larmes; et la bouche entr'ouverte, comme les enfants dans les sanglots: tout est profondeur douloureuse au fantôme de la face. Chaque trait est une ligne qu'il faut suivre, pour passer de la chair jusqu'à l'âme, et pour s'enfoncer dans le secret ou dans les repaires de l'homme intérieur.
La sensibilité d'un tel homme est sublime.