Dès le début, il sait où est sa force. Et même s'il ne le montre pas encore dans ses œuvres, il pressent quelle sorte de génie il y fera plus tard paraître.
Je suis original, dit-il à peu près, en ce que mon moyen est l'analyse, non la synthèse. Je vais au dedans; et examinant les atomes, je m'enquiers du tout.
Il a toujours répugné aux sciences, comme vaines.
Son éducation, après tout, fut très littéraire. De bonne heure, il sut le français et l'allemand. Les petits Dostoïevski ont eu un précepteur de français, nommé Souchard. Dans la pauvre maison de son père, Dostoïevski a pris le goût de la lecture. Il l'avait, comme on doit l'avoir: à la passion. Sa plus dure privation, au bagne, fut de ne pas lire. Étudiant ou banni, dans sa prison, en Sibérie, de mansarde en mansarde, il a toujours des livres avec lui: la Bible, Shakespeare, Schiller, Racine, Dante, Pouchkine. Quand il ne demande pas de l'argent à ses amis, il implore qu'on lui envoie des livres.
Il est très nourri d'œuvres françaises. Elles lui ont tenu lieu de l'antique. Le français est son grec et son latin. Il avale tout, d'un égal appétit, Voltaire et Balzac, Eugène Sue et Racine. Jeune homme, sa lecture est immense. Quant aux Russes, il n'en ignore rien. Toute sa vie, il est curieux de ses émules; il est avide de tout ce qu'ils publient: il réclame sans cesse les romans de Tourguenev, de Gontcharov et de Tolstoï; il suit les auteurs de tout ordre, et même les critiques. Seuls, à ses yeux, Pouchkine et Gogol, ont du génie; à Tolstoï, il le refuse. D'ailleurs, l'exemple de Gogol, mort fou, le hante.
On fait souvent de Dostoïevski une espèce de barbare inculte, qui ne doit rien qu'à lui-même. Rien n'est si faux. Idée bonne aux maîtres d'école et aux sergents de lettres: ils y flattent leur propre barbarie, pour la tirer du rang. Et, pour qu'on soit sensible à leur originalité, ils trouvent du barbare en toute âme originale. Le barbare ne sait même pas parler: il bégaye. Dostoïevski est un homme de longue culture, tant par la race que par l'éducation. Il n'a jamais été en friche. Ce fils de la petite noblesse a reçu la nourriture noble. Il ne s'est pas mis, sur le tard, à apprendre. Loin de là, on l'a instruit dès le berceau. Pauvre ou non, c'est ce qui distingue la petite noblesse des bourgeois et des marchands russes. Le père Dostoïevski n'est pas seulement un homme austère, uniquement occupé d'idées religieuses: il lit, lui aussi; il a servi dans les camps; il a fait la guerre contre Napoléon. Il voit au-delà de son quartier, de la ville, et même de la Russie.
Il faut chercher Dostoïevski où il est: au centre de la pléiade qui a fait la gloire de l'esprit russe. Il a deux ans de moins que Tourguenev, et sept ans de plus que Tolstoï. Il est donc à mi-chemin de Tolstoï et de Gogol. Tous, ils sont nés sous le règne mystique d'Alexandre, et ont grandi dans les ténèbres et le silence de Nicolas. Leurs pères, à tous, sont les hommes de 1812, qui ont délivré la patrie, et qui ont imposé la Russie temporelle à l'Europe. La Russie ne retrouvera sans doute plus des pères et des fils comme ceux-là. Ils sont nobles, au sens de l'élite: ils sont le choix de la nature, et ils y répondent généreusement. Être généreux, c'est toute la noblesse. Bref, ils sont de bonne race. Ardents à l'œuvre, ils croient à ce qu'ils font; ils se donnent, d'une âme libérale; ils ont l'illusion d'être nécessaires à leur temps, à leur pays, à tous les hommes: à soi-même.
D'ailleurs, Tourguenev excepté, ils sont âpres, durs et cruels les uns pour les autres. Dostoïevski ne peut se lier solidement avec personne. La bonté qu'ont eue, d'abord, pour lui, Biélinski, Tourguenev et quelques autres, ne leur sert bientôt à rien, ni à lui. Comme il arrive si souvent, c'est un Dostoïevski à leur ressemblance qu'ils aimaient dans l'auteur des Pauvres Gens; et le vrai Dostoïevski les dépite. Celui-là leur en veut de ne pas assez faire, après ce qu'ils ont fait pour l'autre. Son cœur est humble, à la fois, devant l'amour et despote: il est profondément avide. Il se brouille avec tous les gens de lettres, qu'il approche. Règle: pas un artiste de génie n'aura jamais la paix avec les gens de lettres, ni ne voudra la faire. Dostoïevski ne peut pas garder un ami. Il exige trop de l'amitié, sans doute.
Humeur mélancolique! Aimer trop ceux qu'on aime. On s'en fait une trop belle idée. Il voudrait, ce cœur passionné, qu'on vécût pour lui seul, je le crains: car il serait capable de vivre pour ceux qu'il préfère.