Il a le respect et l'amour de son art.
Au comble du chagrin, livré seul à lui-même, pourvu qu'il ne souffre que de soi, il va loin. Est-il ainsi, ou l'imaginé-je? Dans son amour de l'art, aussi, il connaît les extrémités: la maladie, qui opprime l'âme; et le refus de rien faire pour le public contre son propre génie. Aux yeux de l'artiste, le public est un mal nécessaire: il faut le vaincre, et rien de plus.
Il adore l'état de création. Mais écrire le tue. Car il est aux gages du besoin; il a beau tenir bon, et protester qu'il n'écrira pas sur commande, il vit de sa plume; il est serf des engagements qu'il doit prendre. De là, qu'il est le moins égal des grands écrivains: il donne un chef-d'œuvre après un roman confus; et le chef-d'œuvre est suivi d'un livre médiocre[36].
[36] Après Crime et Châtiment, le Joueur, 1866 et 1867; l'Éternel Mari après l'Idiot, 1868 et 1870.
Il semble bâiller d'ennui, lui-même, en certaines de ses œuvres. Elles sont d'une longueur, d'une recherche, d'une subtilité insupportables. Elles sentent la folie. L'analyse y fait penser au délire, au scrupule, et le détail intérieur à la manie de l'infiniment petit. L'incohérence de Dostoïevski est piteuse, quand il ne trouve pas son ordre. Elle ricane, elle grimace. Quel sourire contraint! Alors Dostoïevski va d'un pas terriblement lent; il est obscur, diffus, ennuyeux comme une cave. Ses œuvres manquées, on dirait les fragments, les traits, les notes sans choix d'une œuvre qui n'a pas obtenu la grâce de l'unité. Plus l'analyse est curieuse, plus l'unité est nécessaire. Il en est de tous les détails et de tous les éléments intérieurs comme d'un corps chimique: tous les atomes y étant, il faut l'étincelle qui les assemble et qui les groupe: il faut que le cristal rencontre sa forme.
Dostoïevski est d'un prodigieux désordre, quand il ne réussit pas à trouver son ordre.