Mais son ordre est un prodige, quand il l'atteint.
Rien n'y trahit la symétrie, ni ce qu'on appelle la composition, d'un mot grossier qui peint l'œuvre grossière. Dans l'ordre de Dostoïevski, tout est organes, et relations d'organes. Tout est produit par la nécessité intérieure. Ici, la vie des faits est bien l'image, sur les murailles de la caverne, l'image et l'ombre de la vie intérieure, au grand feu du foyer invisible. Ainsi, les chefs-d'œuvre de Dostoïevski sont plongés dans le rêve: et ils ont seuls le caractère du rêve, comme ceux de Shakespeare, et parfois d'Ibsen.
L'ordre d'une œuvre comme Crime et Châtiment est inouï. J'en ferai quelque jour l'analyse. Je me contente de dire que ce drame admirable se passe tout entier, actes sur actes, dans la conscience de Raskolnikov. Les deux longs volumes ne contiennent que la suite des sentiments, des visions et des pensées créées par l'imagination du héros, et que sa conscience déroule. Ils n'enferment qu'un très petit nombre d'heures; mais chaque instant de ces heures est totalement épuisé de son essence pensive et de son action, de ses échos et de ses contre-coups. Une telle œuvre, quand on l'a saisie, semble la merveille longtemps souhaitée par l'esprit: l'art est enfin le rêve de la vie, qui elle-même est un rêve.
Dostoïevski est riche en mots inoubliables, qui montent des abîmes. Ce sont des paroles sans faste et sans éloquence; mais comme une crique d'eau profonde, entre deux rochers, elles mirent, dans la profondeur pure de la mer, l'immense ciel du soir, avec ses nuages et les premières étoiles.
A un malheureux, gangrené de phtisie et d'envie, qui va mourir avant d'avoir eu vingt ans, le prince Muichkine, ouvrant la porte, dit: «Passez le premier, et pardonnez-nous notre bonheur[37]»—«Pourquoi avez-vous tout détruit en vous? crie la jeune fille passionnée au prince innocent; pourquoi n'avez-vous pas d'orgueil[38]?»—Et lui, de dire, insensible à toutes vanités et à sa perte même: «Qu'est-ce que ma peine et mon mal, si je suis en état d'être heureux[39]?»
[37] L'Idiot, IV, 5; III, 2; IV, 7.
[38] Ibid., IV, 5; III, 2; IV, 7.
[39] Ibid., IV, 5; III, 2; IV, 7.