Un monde à part.

Dans l'œuvre de Dostoïevski, il y a une société complète, à savoir une société religieuse. Car tous les portetotems de la terre n'y feront rien, et leur étymologie moins encore: pour l'homme, la religion, quelle qu'elle soit, c'est le lien. Dostoïevski ne rompt pas le faisceau. Il serre le nœud de la cité: tout y entre, du plus humble artisan au maître d'hommes altier. Chez lui, non pas des rangs et des titres, la hiérarchie est de la vertu vivante et des caractères. Il a ses voleurs et ses boucs, ses assassins pareils à des conquérants, ses lâches, ses vils coquins et ses bouffons énormes, comme il a ses princes, ses vierges, ses saintes héroïques et ses saints. Il est riche de toute élite et de toute plèbe. La condition sociale n'y est presque pour rien. Que ce génie m'est intime! Que ce sens de la valeur me touche!

C'est le monde de la conscience profonde. Les passions y paraissent frénétiques, parce qu'elles résistent à être nues; convulsives, parce qu'elles sont peu à peu dépouillées de tout ce qui les habille. Dostoïevski sait bien que la simplicité n'est pas dans les objets; mais seulement dans l'œil qui les examine. La vie la plus simple est en soi un prodige de complexe. La simplicité n'est que le sommeil de l'apparence.

Un monde, où les sentiments sont portés au dernier degré de l'acuité et de l'ardeur, semble l'enfer de la souffrance et le paradis des fous. Là, où tout est intense, tout est excès. La règle ordinaire est abolie. L'ordre commun est l'ordre moyen. Et le moyen est l'espace du médiocre.

La mesure, telle quelle, est un élément de la vie ordinaire. La mesure, en art, paraît la vérité, comme la moyenne des statistiques. La mesure varie avec les grandeurs que l'on compare. Elle n'est pas la même pour les hôtes de l'Olympe et pour les captifs de l'Érèbe; ni surtout pour ceux-là et pour les petites âmes de métier, dont la conscience vit en boutique. Ames de métier, elles font nombre, comme les fourmis. Elles nourrissent les moyennes. Mais, à le bien prendre, la moyenne est fausse comme toute statistique morale. Car, chiffres et mesure ne révèlent que le monde de la quantité. La qualité est la règle suprême, ainsi que le lieu de tous les sentiments et de tous les actes en relation avec la conscience.


Le monde de la profonde conscience fait figure du rêve; et même de la folie, quand il arrive, avec Dostoïevski, que les êtres vivants épient l'écho de leur propre chant, pour y donner un écho plus lointain encore; quand ils font l'analyse de leurs passions, eux-mêmes, et qu'enfin ils ont conscience de leur conscience.

Dans Stendhal, cette merveilleuse analyse étant tout intellectuelle, même si le héros se prête l'oreille, on voit toujours, derrière lui, le plus intelligent des hommes qui est là, et qui écoute. Tout est clair; tout est ordre; tout est esprit. Chez Dostoïevski, ce sont les passions qui se passionnent et se dévorent à se poursuivre elles-mêmes, à se contempler et à se ressentir. Tout prend, dès lors, le caractère du rêve, ou de la folie. Mais ce monde de folie est la sphère d'une réalité suprême. La folie est le rêve d'un seul. La raison est sans doute la folie de tous. Ici, la grandeur de Dostoïevski se fait connaître: il est dans le rêve de la conscience, comme Shakespeare même, et Shakespeare seul, avec le seul Rembrandt. Tels sont les sommets de la conscience et de l'analyse, pareils aux plus hautes montagnes de la terre, en ce qu'ils bordent, comme elles, le rivage des plus grandes profondeurs. Sommets qui ne cachent pas deux ou trois autres cimes, entre lesquelles Dostoïevski.