Ce tourbillon emporte le sens même du mouvement, parce qu'il souffle sur le temps comme un grand vent sur la fleur de pissenlit. L'excès de la vitesse aplanit la totalité du temps: tout est profondeur, sous la pellicule éclatante d'un éternel et redoutable apaisement. Là, tout s'explique: et là, tout est conçu comme expliqué. L'homme n'est plus rien que sa passion parfaite, cette connaissance qui passe de bien loin la perfection du désir. Il n'est plus rien de soi, parce qu'il est la conscience de son monde. Il est sa propre fin, il en est pénétré, et il la pénètre. Il n'est plus le misérable volant de l'énergie qui l'anime; il se fond dans cette énergie même, il en est le noyau, le centre stable et l'explosion universelle.

Les témoins de l'extase comptent par minutes et par secondes, ce que le sujet sacré ne saurait pas compter, sans l'anéantir avec soi-même. Mahomet disait qu'en un de ces instants, il déplaçait les montagnes et empilait les siècles, pour en faire la coupe unique où il buvait. Dostoïevski a pratiqué ces excès. Il en avait l'angoisse. Crainte qui se double d'une terreur mystique, dans l'ordinaire de la vie: non pas seulement parce qu'on attend le retour de l'extase; mais parce que l'âme qui a visité la profondeur ne peut plus vivre que dans les grands fonds: elle y plonge tous les objets de la vie, toutes les pensées et tous les actes. La profondeur est sans repentance comme elle est sans pardon. Qui a senti une présence éternelle, ne veut rien connaître qu'en fonction de l'éternité. Et, tel il y aspire, tel il s'obstine à rêver, si on lui dit qu'il rêve.


Je compare la marche de l'épileptique vers la crise, au mouvement de Dostoïevski vers la profondeur.

Jamais sa pensée ne bégaie, quoiqu'il semble: elle dénombre, elle palpe l'infiniment petit; atome après atome, elle essaie l'analyse, comme les antennes de l'insecte explorent le pollen grain à grain. On croirait qu'il hésite, parce qu'il va et vient, et qu'il titube dans le labyrinthe; mais il ne perd jamais de vue le caractère: il en est ivre, plutôt; il en saisit, il en goûte, il en pompe tous les aspects, et les dégorge.

Il faut qu'il débrouille le nœud des sensations et des mouvements obscurs, qui font le corps du sentiment dans les ténèbres. Il cherche tous les fils, un à un: il les tient, à la fin; mais toujours, il va de l'un à l'autre, en se dirigeant vers le bulbe de la racine. Un infaillible instinct lui sert de guide.

Sa ligne paraît incertaine et lente: c'est la courbe vivante, faite de petites droites en nombre infini. C'est pourquoi Dostoïevski ne conte point: raconter, c'est tout de même déduire. Le dialogue seul, ou le colloque, peut rendre tous les moments, les incidents et les inflexions de la courbe intérieure. Les grandes œuvres de Dostoïevski se font elles-mêmes dans notre esprit, à mesure que nous les incarnons à notre rêve. Elles naissent de toutes les touches et de toutes les nuances qu'elles peignent en nous. On ne comprend Dostoïevski, chacun qu'à raison de sa propre vie intérieure. Jamais poète ne donna moins à l'entendement seul et à la simple notion. Ses chefs-d'œuvre sont des moments, que le dialogue épuise, en épuisant totalement les caractères: moments choisis, d'ailleurs, où toute une vie fait masse, à peine reliés les uns aux autres par un brin de récit.

La descente de Dostoïevski dans les émotions inconnues tient du calcul et de la découverte. Elle est toute en pressentiments, en essais, en allusions, en prodromes, les uns prochains, les autres qui se perdent dans un éloignement immense, mais dont l'approche est certaine, dès qu'ils ont paru poindre à l'horizon de la conscience. Et le ciel de l'inquiétude règne au-dessus de la forêt. L'insomnie y erre avec ces bonds lassés qui la jettent, parfois, dans les trous d'un sommeil accablant. Là se forme le rêve, où le moi, de plus en plus aigu, recule de plus en plus dans l'ombre, pour soi-même. Alors, ce moi souffrant est comme le point d'ardeur sacrifiée, le sommet qui projette tout le cône de la vision; et l'univers entier de l'émotion entre dans les secteurs de la lumière. Pour bien lire Dostoïevski, il faudrait se souvenir de ce qu'on ne connaît pas encore: la passion fait ainsi, qui, dès la première vue, pressent dans l'objet aimé tout ce qu'elle en ignore; et mille traits, qui échappent d'abord, entrent pourtant dans l'âme qui butine et qui mire l'objet de sa passion. De tous les poètes, Dostoïevski est celui que je peux le plus et toujours mieux relire.

Il se peut que la maladie ait préparé Dostoïevski à ces états les plus rares de l'intuition, où l'élément pensant et l'élément sensible naissent l'un de l'autre, où l'on touche dans le sentiment la pensée à l'état naissant, où le sentiment se lève, comme l'aube douloureuse, dans le chaos nocturne des sensations.