Dostoïevski ne se cache pas pour pleurer. Il ne rougit pas de mendier. Il ne donne pas tant de valeur à l'argent. Il n'a pas tant de respect pour l'or, ni pour celui qu'il n'a pas, ni pour celui des autres. Il ne cède rien de son Dieu; il ne trahit jamais ce que son Dieu exige de lui; et voilà le véritable honneur. La Yancaille a peut-être le sien, après tout: le dollar et le bain froid.
Mais plutôt, Dostoïevski subit l'avanie que la turque fortune fait sans cesse à la misère. Sa constance est héroïque: pour servir son Dieu, il est le plus humble des hommes. Il consent à prier, à solliciter, à recevoir l'aumône. Comme il ne se dérobe à aucune charge, il ne recule devant aucune humiliation. Lui, qui avait tant d'orgueil, et beaucoup d'amour-propre, cette peau enflammée de l'orgueil malade, il se met à genoux, en chemise, autant de fois qu'il faut. Il supplie, il baise la main qui donne. Et pourtant, donner à un tel homme, c'est toujours lui donner le fouet. Il le reçoit avec douceur; il accepte toute sorte de bienfaits sanglants.
Il faudrait être bien bas pour le lui reprocher. Il a l'amour de la perfection: telle est la main qui le courbe. Travaillé par tant de maux, il sacrifie sa dignité selon le monde à sa mission selon l'esprit. Il ne serait pas le plus russe des Russes, s'il ne croyait à sa mission. Plus il accepte, moins il reçoit pour lui. Il s'inquiète d'être toujours en retard avec ses éditeurs; mais il n'a pas honte d'être toujours en dette avec ses amis. Et s'il en souffre, il y trouve une occasion de servir encore.
C'est qu'il n'arrive jamais à se satisfaire. Celui qu'on prend pour un Barbare, aime la perfection comme un artiste de France ou d'Athènes. Il se laisse abaisser aux yeux de tout le monde; mais il ne saurait trahir l'œuvre qu'il porte.
Par là, il me rappelle Wagner, une fois de plus. Et certes, en des arts si opposés, d'une matière si diverse et d'une forme si contraire, Wagner et Dostoïevski se touchent de plus près que pas deux autres. L'analyse de Wagner et celle de Dostoïevski procèdent du même fond. Les mêmes mouvements intérieurs, qui se combinent, s'enlacent, se nouent et se dénouent, la même volonté du cœur, ici et là, enveloppent un sentiment unique. Elles vivent d'émotion, et, en deux ordres différents, elles tendent à produire une émotion semblable.
Les arbres ne sont pas de la même essence. Les feuillages diffèrent; et les branches se dirigent vers des horizons contraires; mais les racines sont communes.
Je reconnais Wagner même au rire de Dostoïevski. Wagner n'a ri qu'une fois; et sa joie, non pas sa gaîté, trempe dans l'émotion. Il n'y a pas l'ombre de gaîté dans le grand Russe. Pour moi, le comique énorme et douloureux de Dostoïevski me touche le plus. Lébédev, Marméladov, le père Karamazov, tant d'autres, figures étonnantes, d'une plénitude incomparable, à la Falstaff. Elle vient de l'amour, comme le reste. Ils s'aiment, ces bouffons! ils s'aiment à fond, comme des monstres ou des enfants. Et ils aiment la vie, comme des saints. On peut donc les aimer, jusque dans le mépris qu'ils inspirent. A la vérité, Dostoïevski est un des croyants magnifiques à la beauté de ce monde, qui seraient capables de guérir les esprits fins de tout mépris, si l'on pouvait guérir la petitesse d'être petite, et la morale d'être étroite. Criminels ou ridicules, Dostoïevski est pour ses héros, comme il est pour tout ce qu'il anime. La vie, il n'a pas d'autre parti. Voilà la source d'un comique sans second, à mon goût: il n'est pas destructeur; il est purgé de toute ironie. Il est net de tout blâme, même dans l'invective.
Marméladov, Lébédev, et toute la bande, tendres coquins, et chers cyniques, bouffons de la vie elle-même qui se contemple, dans les pleurs autant que dans le rire. Parce que Dostoïevski ne nie rien, même quand il détruit, ses bouffons affirment tout un monde qui n'a pas réussi,—mais qui, tout de même, a continué sa croissance dans la honte, le péché, la coquinerie, la crapule et les remords. Ils portent leur excuse avec eux; et bien plus, leur privilège légitime. Ils sont sûrs, à la fois, de leur indignité et du droit qu'elle a, elle aussi, à vivre: je dirai même de sa prérogative en ce monde et dans l'autre; car ils souffrent, ces luxurieux et ces ivrognes, soit qu'ils subissent les plus sales misères, soit qu'on les méprise et les haïsse. Quelle différence de Lébédev et Marméladov à Bouvard et Pécuchet, ces caricatures immortelles! Ceux-là, on ne peut même pas les mépriser. Ils font d'abord rire, puis ricaner; à la fin, leur comique est pareil à la chatouille interminable de la pensée: on crève d'ennui et d'énervement, à ce rire. Ils sont abstraits et mornes. Ils figurent la Science, et ses travaux à perpétuité. Marméladov et Lébédev sont si hommes, qu'ils sont justifiés. Dostoïevski dirait qu'il y a un Lébédev et un Marméladov en chaque père de famille, pour peu qu'il eût à vivre dans les conditions où ceux-là ont vécu. Ils ne sont pas dans la mort, ni impitoyablement condamnés, comme les deux secrétaires perpétuels de Flaubert, automates de l'universelle dérision.