Il est contre l'Occident, dans la mesure où l'on s'arme de l'Occident contre la Russie.
Jamais Dostoïevski n'a pu donner de gages à quelque parti que ce fût, pas même au sien: celui de la terre et des vivants. La volonté de nier lui est toujours étrangère. Il affirme en niant. La haine n'est pas en lui. Il n'est même pas antisémite. Il est contre les Juifs au même titre qu'il combat tous ceux qui nient le Christ et la Russie.
Comme il est libre, en dédaignant toute liberté politique! Il sait que la liberté n'est pas dans le vote. Car, sont-ce pas les esclaves qui votent? Qu'il soit libre de tout parti, je le sens à la force de sa fibre première: l'art, la politique, la religion, en Dostoïevski, tout sort de la même cellule: l'humble orgueil d'être le confident de la vie universelle, et de se confondre avec elle, indéfiniment.
Il faut qu'un homme en vaille bien la peine, pour qu'il se donne à l'univers. Ou quel don ferait-il? Qu'il tombe du plus haut, ou qu'il s'agenouille d'abord, s'il se couche enfin sur le corps de la terre, comme il le doit, c'est pour rendre à cette mère tous ses baisers et toutes ses larmes, un grand amour et une grande joie. Tout donner enfin n'est pas assez, si l'on ne donne beaucoup.
Dostoïevski exalte le moi pour en faire à la vie un sacrifice digne d'elle. Tout de même, il porte au plus haut point sa race et sa patrie pour en offrir le miracle au genre humain. Il n'est pas aigrement l'homme de la Russie contre l'Europe. Mais il ne veut pas que l'Europe soit appelée par la Russie même à corrompre la Russie, à la déformer et à la détruire. Qui absorbe, détruit. Il faut se nourrir de la pensée étrangère, mais ne pas se laisser digérer par elle.
L'amour du sol et de la race n'invite pas Dostoïevski à l'isolement. C'est un amour qui aime et se prodigue, non pas une possession jalouse qui thésaurise. Il n'écarte rien, il ne repousse que la confusion. Plus la Russie sera russe, plus l'Europe sera l'Europe, et plus en sera noblement accrue la vie du genre humain.
Amour du sol sans petitesse ni rancune. La terre est d'un seul tenant. Droit à la terre, pour qui baise et qui aime la terre. Sans doute, on tient d'abord au coin de terre qui nous tient. Mais pour Dostoïevski, les morts ne gouvernent pas les vivants: jamais Dostoïevski ne remue ce poison mortel; jamais il ne convoque les morts, fût-ce dans leurs vertus. C'est à la générosité des vivants qu'il en appelle, et à leur grand amour qui fait vivre les morts. Dostoïevski est bien trop fort pour s'enfermer dans un cimetière. Nous ne vivons pas dans un charnier, mais dans une pépinière au soleil, bénie de nos larmes. Il ne s'agit pas d'enterrer la vie, mais de la renouveler. L'œuvre de l'homme n'est pas de cultiver les germes d'un sépulcre, mais de rajeunir la terre, et le sépulcre même, en y semant des cultures nouvelles, avec piété.
Point d'avarice, ni de ressentiment acide. Dostoïevski ne craint pas que l'Europe lui dévore la Russie; mais il s'oppose à ce qu'on jette la Russie comme un os à l'Europe. En tout ordre, à tous les degrés, Dostoïevski annonce le devoir d'être soi-même le plus possible, pour être plus homme. A ce prix seulement, l'humanité sera meilleure et plus belle. La race enfin n'est, à ses yeux, qu'un moyen de parvenir à l'humanité supérieure.